Minima Moralia, 1

Dans le premier aphorisme de ses Minima Moralia, Theodor W. Adorno s’intéresse à la figure de l’intellectuel issu de la bourgeoisie. Il pense évidemment à lui-même, et les derniers paragraphes de sa préface ne s’en cachent pas, mais le « je » est absent de l’aphorisme, si bien que l’expérience personnelle est ici déplacée vers la réflexion générale.

« L’intellectuel issu de la bourgeoisie » forme ce qu’on pourrait appeler, après Deleuze et Guattari, un personnage conceptuel. Ce n’est pas un concept, mais une figure qui incarne un certain rapport au monde et au savoir. L’ensemble des Minima Moralia est parsemé de ses figures, puisque, toujours dans sa préface, et dans le titre même, Adorno affirme son travail du rapport à l’expérience subjective, plutôt que les recherches systématiques qui formeront des livres comme La Dialectique de la raison ou surtout Dialectique négative. Si l’auteur se revendique de Hegel au seuil du livre, c’est pourtant plus à Nietzsche que l’on pense, -mais, en 1944, dans la pensée allemande en exil, et plus particulièrement dans le monde marxiste (y compris hétérodoxe), le nom de Nietzsche est problématique, donc mis en suspens.

« Intellectuel issu de la bourgeois » est à ne pas confondre avec « intellectuel bourgeois ». Ce sont même deux opposés. L’intellectuel issu de la bourgeoisie, comme Adorno, fils d’un commerçant enrichi, s’est lancé dans le travail intellectuel par refus du monde bourgeois. Il a refusé de s’intégrer à la division du travail et à la recherche de l’argent. Cependant, quand il entre dans les professions intellectuelles, il découvre que la division du travail y règne. Chacun a sa spécialisation, son « fond de commerce », expression que j’ai entendu dans la bouche de plusieurs universitaires, quand ils parlaient de leur thèse et de leurs travaux « centraux » dans leurs carrières, généralement sur un seul auteur ou un seul thème. Quiconque a mis les pieds dans une université sait que la concurrence y règne, qu’elle est rude. L’intellectuel issu de la bourgeoisie refuse de se plier à cette spécialisation, cette division du travail, parce que c’est ce refus qui l’a mené entrer dans sa profession. Alors apparaît la mauvaise conscience : si l’intellectuel issu de la bourgeoisie peut se permettre de refuser la division du travail intellectuel, c’est parce qu’il en a les moyens. Il peut se sentir au-dessus de cette concurrence, parce que son argent lui permet de ne pas être dans la course aux postes et aux publications.

L’analyse est la suivante : si vous êtes un intellectuel issu des classes populaires, vous devez vous soumettre à la division du travail intellectuel imposée par le système pour y trouver une place. Des intellectuels issus de la bourgeoisie vont parfois se soumettre également à cette division, pour acquérir une place. Cette division empêche le bon travail intellectuel. « La sectorisation de la vie intellectuelle est un moyen de la supprimer là où elle ne fait pas l’objet d’une activité sur commande ou professionnelle. » L’intellectuel bourgeois (issu ou non de la bourgeoisie), c’est celui qui accepte de s’intégrer à cette division, qui induit l’inefficacité. Cantonnez-vous à vos fonds de commerce sectorialisés, vous aurez votre salaire et votre reconnaissance, et dès que vous sortirez de votre « domaine de spécialité », on vous déconsidérera.

L’aphorisme d’Adorno se termine par un constat qui ne vaut pas que pour la vie intellectuelle, mais pour toute activité humaine : « les uns rentrent dans le jeu parce qu’ils ne peuvent faire autrement ; et ceux qui pourraient faire autrement, ils sont tenus à l’écart parce qu’ils se refusent à entrer dans le jeu ». Bernard Friot a fait récemment le même constat en analysant le fonctionnement des petites entreprises écologiques qui veulent se développer hors des grands réseaux de distribution : à un moment se pose le choix décisif, à savoir ou bien finalement s’intégrer au grand réseau, ou bien rester marginal et sans perspective d’évolution.

Rester moral ou faire carrière, c’est bien là le grand choix qui s’impose à l’individu-travailleur du monde contemporain. L’intellectuel n’y échappe pas. Là où Adorno analysera par la suite ce qui nous manque de liberté dans la « vie mutilée » qui est celle du technocapitalisme, ce choix est peut-être le grand acte de liberté qui nous reste.

Reste à répondre à la question : pourquoi cet aphorisme est-il intitulé « À Marcel Proust » ? On sait l’importance de l’œuvre de Proust pour Adorno, dont j’ai parlé dans un autre article. Proust incarne ici bien un « fils de famille aisée qui, en raison de son talent ou même simplement par faiblesse, choisit l’une de ces professions qu’on appelle intellectuelles » (première phrase). À la recherche du temps perdu montre en effet bien l’histoire d’un individu voulant devenir artiste, mais qui cherche d’abord, pendant de longs tomes, à s’intégrer au monde de la richesse, et ensuite doit s’en détacher pour devenir un artiste véritable. L’œuvre ainsi construite, le roman finalement écrit, sort des codes du roman traditionnel, parce qu’il refuse l’assignation à un genre idoine, se veut œuvre totale, vision totale du monde.

Toute œuvre et toute pensée de valeur échappent à la division du travail intellectuel. Leurs auteurs vivent à la marge et dans l’incertitude : aussi bien, leur œuvre ne sera jamais lue car ne sera jamais sortie de sa marge, ou alors n’a-t-elle pas réellement de valeur, est simplement différente de l’époque. La triste ironie, c’est qu’à la génération suivante, ces marginaux seront intégrés au canon et présentés comme des modèles aux futurs artistes et penseurs, qui devront s’extraire de ces marginaux devenus centraux, et qui sont pourtant leurs frères d’autrefois.

Je m’égare. Ces dernière réflexions proviennent plutôt de Nietzsche, avec son concept esthétique de « complot des imitateurs », ensuite développé par Deleuze et Guattari dans leur livre sur Kafka. Si l’énergie morale me le permet, je reviendrai un sur la dette immense de Deleuze et Guattari envers Adorno, qui me paraît peu travaillée, dans les recherches partielles que j’ai menées jusque-là. Je m’égare encore. Mais c’est ainsi : au regard de la division du travail intellectuel, nous sommes tous des égarés.

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Toutes les citations d’Adorno sont issues de la traduction d’Éliane Kaufholz et Jean-René Ladmira, chez Payot.

7 réflexions sur “Minima Moralia, 1

  1. Si je puis me permettre un commentaire en passant. Les Minima moralia sont toujours aussi riches, et votre note très intéressante. Il y a un drame intellectuel de la spécialisation, de la course à l’échalote universitaire, de l’éradication de ce qui n’est pas « sur commande », un drame qui n’est pas détachable de cette impression intuitive qu’un empilement d’experts sectorisés ne produit pas de pensée puissante, pas de pensée à la hauteur des enjeux, pas de pensée qui puisse porter le fer en profondeur. Je me demande toutefois si elle ne systématise pas un peu trop – ce qui est déjà le défaut d’Adorno. « Toute œuvre et toute pensée de valeur échappent à la division du travail intellectuel.  » Il peut émerger une oeuvre de valeur dans la division, dans ses interstices, non ? Et a contrario, toute œuvre/pensée échappant à la division n’en acquiert pas nécessairement de la valeur par le seul fait qu’elle échappe à cette division. Pire, en échappant à la division du travail, elle échappe aussi à ce qui l’encadre, le contrôle par les pairs, l’évaluation de la valeur, le dialogue fructueux, bref à tout ce qui peut collectivement permettre de fixer, situer ou améliorer la valeur. Et de façon plus pragmatique, comment faire advenir une œuvre ou une pensée « de valeur » en se situant complètement à l’écart de la division du travail intellectuel, du régime d’évaluation (et de cooptation) par les pairs, et dans l’amateurisme (relatif) d’une démarche non professionnelle ? Qui fixe la valeur ? Le penseur ou l’auteur ne peut soutenir à lui seul l’idée de la valeur de son travail. A un moment, l’intellectuel organique – ou tout du moins professionnel – va pouvoir aller plus loin, plus en profondeur que celui qui échappe à la machine, et qui creuse, sans soutien, sans certitude, sans cette forme de liberté qu’est le temps. Il y a peut-être plus à chercher dans la subversion relative de la division du travail, avec tous les risques que cela comporte, que dans l’échappée complète. Cette subversion est plus ou moins possible, je pense, à tous niveaux. Des gens comme Deleuze ou Bouveresse, mais aussi des gens comme Ellul ou Charbonneau ont été des enseignants, et pourtant ils ont pu faire advenir une œuvre dans les interstices de cette même division (est-ce encore possible ? Je le pense, mais je le pense de l’extérieur de ce monde, je pèche peut-être par optimisme). Je crains cependant que vouloir échapper complètement à la division du travail intellectuel et penser qu’on va produire une œuvre de valeur, à notre époque, ne peut mener qu’à l’impasse, à la solitude et à l’aporie.

    (et bravo pour votre site, toujours intéressant à suivre)

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    1. En écrivant la phrase que vous citez, j’ai effectivement eu une hésitation, pour les raisons que vous évoquez, mais aussi parce que l’art et la pensée se déploient dans une dialectique entre contrainte et liberté. C’est le sens de l’idée de Nietzsche, que l’art est une « danse dans les chaînes ». Je crois qu’Adorno ne dit pas exactement qu’il faut se mettre à la marge, même s’il l’était de facto (mais contre sa volonté), quand il écrivit l’œuvre. Il écrit ce passage pour se rendre compte de sa propre place dans la division du travail intellectuel, et tenter de la subvertir. Il a lui aussi été un grand universitaire ; la publication actuelle de ses cours, chez Klincksieck, le prouve en profondeur.

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    1. Oui, j’avais vu passer ces extraits sur votre site, ils sont en partie ce qui m’a poussé à revenir vers cette œuvre que j’aime beaucoup, en particulièrement l’aphorisme « Entrez sans frapper ». Merci à vous, donc.

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