L’éclatement de la poésie contemporaine fait à la fois sa force et conditionne à la confidentialité. On ouvre un livre de poésie d’aujourd’hui, et c’est un nouvel univers, une singularité pure. Il y a certes des thèmes qui traversent les ouvrages récents : le deuil ; dire l’intime sans se mettre soi-même en avant ; penser les relations interhumaines à l’aune de la libération de la parole féminine à la fin des années 2010 ; l’acte de penser lui-même et d’écrire dans une période à l’ombre des catastrophes. Mais les styles, les prosodies, les enjeux poétiques, les lexiques et les syntaxes sont divers, inconciliables. Le lecteur oscille entre surprise et mystère, fait l’herméneutique sans savoir si une herméneutique est réellement à mener. Aussi le grand public ne peut y entrer à son aise, retrouver les codes d’un genre, comme il y a des passages obligés et des variations dans le roman policier, la romance, la fantasy, le roman à succès avec son personnage de libraire, son personnage de prof et son personnage d’écrivains (soit les trois catégories professionnelles qui lisent le plus et sont donc visées par les libraires, profs et éditeurs qui écrivent ces livres). Bref, allons-y.
Le livre est en vers libre, même si des rythmes apparaissent çà et là. Pas de ponctuation, quelques écarts typographiques. Chaque poème tient sur une page, souvent une demi-page ou un tiers de page, sur le bord haut, sauf un poème plus long, p. 123-124. Les scènes fantastiques, oniriques ou abstraites côtoient les expressions familières ou évocations ultra-contemporaines (une ou deux par poème). Les poèmes constituent des scènes fantomatiques, des convocations et invocations, entremêlant le rêve et le réel. Sortes d’évocations spirites, -le thème des évocations spirites parcourt le livre. La couverture porte bien ces thèmes : photographie ancienne, étrange, avec visages effacés derrière des pages.
La question de l’image est en effet centrale dans le livre. Actrices des années 1970, femmes de l’époque victorienne, le tout mêlé aux fantômes, si bien qu’on ne sait plus qui est réel, qui est le fantôme, qui est le fantôme de qui : le « je » n’est-il pas l’écho fantomatique des femmes d’autrefois ? La présence du « je » tend à ancrer (ou encrer ? oui, je cède à la facilité) les poèmes dans une déixis plus ferme que ce qu’on trouve souvent en poésie contemporaine (par exemple, pour les autrices chroniquées ici, Laura Vasquez, Esther Tellermann), mais qui reste flottante, striée de ruptures et d’anacoluthes, ne créant pas de scènes à proprement parler, comme on peut en trouver chez Pierre Vinclair ou Camille Ruiz. On flotte, et on finit par se demander si nous, lecteurs, ne sommes pas les fantômes de ce livre.
Je me suis découverte
sur un oreiller de sang séché
personne ne me demandait qui j’étais
ni le livre des ailes noires sans cœur
ni le livre de l’ombre intrusive
la chambre crie en se remplissant de certains rêves
comme une bibliothèque pleine de corbeaux
les mots s’exfiltrent du livre sans pages
ou bien c’est le moment d’en dire plus
s’il vous plaît
nettoyez la maison de ses plaies
Dans ce poème (p. 53) de la deuxième section, « Chambre sculptée », se déploie le dispositif d’ancrage du livre : le « je » incertain, qui se réveille dans un lieu tout aussi incertain, une chambre emplie de rêves, de corbeaux et de livres. « personne ne me demandait qui j’étais » signifie qu’il y a des gens autour, mais on ne sait pas qui. L’oreiller de sang séché évoque une sorte de résurrection, en tout cas le thème de la mort : le je est peut-être le fantôme invoqué, qui ne sait ni par qui ni pour quoi il est convoqué. Ici le livre n’est d’aucun secours : probablement grimoire de magie noire. On en revient à un travail définitoire de la poésie que j’ai déjà pu évoquer ici : la poésie dans son rapport au rite et à la magie. Les poètes contemporains réintègrent, tantôt avec humour, tantôt avec mélancolie, tantôt l’air de rien, mais toujours avec une distance lucide, la poésie au sein des actes magiques : on écrit pour faire apparaître quelque chose, par des formules obscures. Peut-être serait alors « le moment d’en dire plus ». Mais nous ne sommes plus à l’époque des visions et des prophètes : nous restons au seuil des révélations. Quelque chose se trame dans l’obscur des encres sur la page blanche, mais nous restons au seuil. Le poème ne peut donc se terminer que par une prière : « s’il vous plaît / nettoyez la maison de ses plaies ». L’efficacité du poème, comme celle des actes ésotériques, est sujette à caution ; elle aussi, fantôme et rêve, nous offre un simple espoir ; mais c’est déjà beaucoup.
Particulièrement intéressant ! Merci pour cette mise en lumière et commentaires…
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J’aime beaucoup votre définition! Merci
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J’ai suffisamment chroniqué les précédents livres de SM (ce que je ne fais plus), pour apprécier votre beau texte en toute connaissance de cause.
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Très intéressant
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