Poésie du dimanche (14) : Gérard Macé, « Silhouette parlante ».

Il ne faut pas s’étonner que la poésie contemporaine soit emplie de questions et de paradoxes. Le vingtième siècle a vu les mots vaciller, s’effondrer : des auteurs comme Kafka, Orwell, Klemperer, ont observé de près cet effondrement. Aussi la poésie, devenue barbare, mais toujours nécessaire (lisez l’article d’Adorno sur cette question, c’est quand on ne l’a pas lu qu’on croit qu’il pose un interdit sur la poésie après Auschwitz), doit-elle réfléchir sur la nature même des mots, de la syntaxe, des textes, mais aussi des idées et des images. Elle n’est plus un couronnement rhétorique, « la plus haute forme de langage », mais au contraire la plus basse, celle qui va le plus terre-à-terre, et c’est au ras du sol qu’elle trouve beauté et profondeur.

Questionneuse, paradoxale, elle n’en pas pour autant toujours difficile. Mes critiques ont souvent traité de livres à énigmes et scènes opaques, mais ce n’est pas le cas ici : Silhouette parlante, de Gérard Macé, s’avance dans une grande clarté. Des scènes, des pensées, des rêves, des souvenirs mêlés se déploient. La partie « Je n’écris plus » forme une sorte d’ouverture à la deuxième partie, qui porte le titre du recueil ; les mots de la première partie sont repris au début de la deuxième. Dans ce massif, la page de gauche est en vers, la page de droite est en prose. Le texte en prose est souvent un développement du poème, une interpolation.

Le départ est celui des mots eux-mêmes. La première partie s’attache aux ressemblances de la poésie : les comparaisons font éclater le sens, ouvrent sur le rêve, projettent le poème dans les univers multiples qui sont les siens, infiniment divers mais non contradictoires. Le poème dit le haut et le bas, le ciel et la terre, le rêve et le réel réunis dans le songe, le travail et la méditation, la beauté et la laideur, la feuille et le vent et l’absence de feuille et l’absence de vent.

Les thèmes s’enchevêtrent, mais un itinéraire guide la deuxième partie : les mots, la forêt, le cinéma, les voyages, l’enfance et la mort. La forêt est celle de la peur et de l’enchantement, territoire de l’enfance, du conte, mais aussi du travail du grand-père bûcheron. Là aussi, fiction et réalité s’entremêlent. On sait l’importance du thème du conte chez Gérard Macé, l’un de ses livres de poésie les plus célèbres s’appelant Bois dormant.

Après ma lecture précédente, à savoir Sauvons l’ennemie de Sandra Moussempès, revoir tout de suite le thème du cinéma, traité différemment, m’a intéressé. « Silhouette parlante » est un terme issu du cinéma. L’image cinématographique a cette particularité de rendre les morts plus proches : acteurs en mouvements, rendus visibles et presque-là alors que toutes les personnes sur le plateau n’existent. Le navire de mort de E la nave va anticipe par ailleurs le thème final de la mort, de même que les hiboux apparus aux deux tiers du livre, oiseaux psychopompes.

Il faudrait créer une catégorie pour les « livres testaments ». Yves Bonnefoy, lui aussi, dans ses derniers livres, revint sur son enfance et les images qui y furent fondatrices. Jacques Roubaud mena quant à lui une longue introspection langagière, parfois amusée et parfois sinistre, à travers les mots et des formes brèves. Hors poésie, on a cette année l’exemple de Pierre Michon, qui dans J’écris l’Iliade choisit de fournir une ultime provocation pour renverser l’image du « grand écrivain » qui lui colle à la peau. Gérard Macé fait le choix d’une certaine douceur. Il se constitue comme l’ombre qui s’éloigne et continue à parler, avançant tantôt de face, tantôt de profil, jetant un œil aux souvenirs pour mieux entrevoir l’avenir.

Quand le corps n’est plus

celui d’un acrobate ou d’un cycliste,

il rêve encore d’exploits.

C’est l’épaule-jeté ma figure favorite,

que j’emprunte aux haltérophiles.

Une fois par jour je jette par-dessus l’épaule

le sac encombrant du passé

afin qu’il m’offre un avenir,

vers lequel j’avance en comptant mes pas.

Mais que l’hiver doit être rude

pour ceux qui n’ont pas de souvenirs.

Une réflexion sur “Poésie du dimanche (14) : Gérard Macé, « Silhouette parlante ».

  1. Vous offrez une belle approche de cette poésie « questionneuse, paradoxale » et qui « fait le choix d’une certaine douceur » sans se départir d’un poids énorme, tragique (j’y entrevois presque l’ombre de Sisyphe). Ce poème que vous avez choisi de citer, cet épaulé-jeté (d’un avenir-passé indissocié) est éloquent en ce sens. Et non moins beau.

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