Poésie du dimanche (15) : Intermède réflexif

1.

« La poésie contemporaine » n’a pas d’unité, pas de poétique, c’est entendu. Cela n’a donc, peut-être, pas de sens de parler de « la » poésie contemporaine. On le fait par commodité, comme synonyme de « ce qui se publie aujourd’hui et s’achète au rayon poésie ».

2.

Poésie contemporaine : un ensemble de lignes qui partent dans tous les sens.

3.

Plutôt qu’une poétique, l’éclatement perpétuel de la poétique, la fin de la rhétorique, et donc ce que Jean Paulhan appelait « terreur ». Le terme est issu d’une contrepèterie entre rhéteur et terreur. Oui, on s’amuse, de temps en temps.

4.

Pourquoi refuser la rhétorique et la poétique ? Parce que nous arrivons après le XXe siècle, c’est-à-dire le siècle des désastres absolus. La parole a participé à ces désastres et en a aussi été victime.

5.

Nous voulons des mots qui émancipent radicalement. Cela signifie une méfiance complète à l’égard des discours, et des mots eux-mêmes.

6.

Du point de vue de l’auteur, il faut arriver à faire du neuf, sans que ce neuf soit le même neuf qu’il y a cent ans ou cinquante ans. Répéter une table rase est une répétition : il y a le risque de l’avant-garde qui répète les mêmes gestes, devient une nouvelle routine, aussi prétentieuse que les anciennes routines que dénonçaient les avant-gardes. Cela explique que les réflexions prosodiques et thématiques soient si vastes aujourd’hui, et soient l’un des principaux intérêts à lire de la poésie contemporaine, y compris pour le grand public.

7.

Du point de vue du lecteur, cela implique une activité intense, souvent négative en son commencement : on lit de la poésie contemporaine non pour apprendre, ou rarement, ni pour trouver de la beauté toute faite, ou rarement, -on la lit pour entrer dans des territoires obscurs, inexplorés, ardus, où l’on perd momentanément ses certitudes, où l’on doit bricoler des interprétations, sans même être certain qu’interpréter soit la bonne initiative.

8.

La poésie qui s’écrit aujourd’hui est à la fois très vaste, car beaucoup de livres sont publiés, et très mince en termes de ventes. Ce n’est pas nouveau : on vend à peu près autant aujourd’hui qu’autrefois en poésie. On l’oublie, parce que lire de la poésie est traditionnellement valorisé comme activité culturelle, mais lire de la poésie contemporaine a toujours paru quelque chose d’un peu étrange, dans la plupart des sociétés, prises dans leur ensemble et pas simplement dans les petits cercles qui s’y sont intéressés. On l’oublie aussi parce qu’on sort d’un deuxième XXe siècle où beaucoup de figures poétiques ont eu un grand succès de leur vivant, souvent pour des raisons politiques (Aragon, Neruda, Darwich et bien d’autres), -ces raisons politiques ne validant ni n’invalidant la qualité des poèmes.

9.

Je ne crois pas qu’il y ait une bonne méthode pour lire de la poésie contemporaine. Il faut, comme elle, aller dans tous les sens. Tantôt s’intéresser aux formes, tantôt aux thèmes, tantôt aux buts de la poésie assignés par le poète ; mais surtout, pour reprendre à nouveau une expression de Pierre Vinclair., à l’effort du poème, c’est-à-dire ce que le poème essaie de faire.

10.

Quand on s’intéresse à l’effort du poème, on s’intéresse moins à la qualité. « Qualité », cela ne veut pas dire grand-chose. La question : « Pourquoi ce poème est-il bon ? » est vague, trop abstraite. Bien meilleure est la question : Pourquoi est-ce que j’aime ce poème ? Là, mes horizons de réponse sont bien plus nets. J’aime la constitution de scènes vives et le thème du deuil, donc j’aime Perdre Claire de Camille Ruiz. J’aime la poésie philosophique et la réflexion prosodique et les questions écologiques et le travail sur le quotidien, donc j’aime l’œuvre de Pierre Vinclair. J’aime telle page de Sandra Moussempès parce qu’elle déploie des images fantomatiques qui me touchent : cinéma, vieille maison, évocations spirites. J’aime tel livre de Dominique Quélen parce qu’il s’emploie à résister à mes interprétations, je sens qu’il y a un scène derrière le poème, que je dois la reconstituer, mais ne le peut pas entièrement. Etc.

11.

Le risque est alors celui de la critique impressionniste. Le remède est de coller au plus près du texte. Là où le texte colle plus près du réel, on collera donc au réel. Quoi que cela veuille dire, cela sera, déjà, quelque chose.

2 réflexions sur “Poésie du dimanche (15) : Intermède réflexif

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