Poésie du dimanche (17) : Charles Pennequin, « Raconteries ».

Charles Pennequin est un écrivain qui commence à m’être familier. Il m’est arrivé pour la première fois à l’oreille, lors d’un séminaire de Michel Murat, « L’œil et l’oreille », consacré au traitement de la voix dans la poésie contemporaine. Plus tard, il futdans mon corpus d’oral de construction de séquence au CAPES, en bonne compagnie (Ronsard, Sponde, Baudelaire ; les poèmes étaient reliés par le thème du macabre ; l’extrait de Pennequin venait de Pamphlet contre la mort, un des livres récents les plus importants) ; j’ai alors pu faire le malin en montrant que je les connaissais, lui et Sponde ; après quoi j’ai passé toute une journée à lire en bord de Loire ; c’était donc un bon souvenir. Ça crée des liens.

Le plus marquant chez Pennequin, ici comme dans ses autres livres, est la répétition. Il travaille un phénomène stylistique étrangement rude en langue française. L’école nous a appris à éviter les répétitions, la répétition c’est mal, ça traduit une absence de vocabulaire et donc d’idées, ce serait le signe d’une pensée limitée. On ne sait pas pourquoi on pense ça, ça a été pensé avant nous, cela remonte quelque part dans le brouillard du temps et de la culture. Pourtant, quand on a travaillé la traduction, on sait que ce phénomène stylistique est loin d’être commun aux autres langues. Je me souviens ainsi de versions allemandes où l’on se demandait comme nous allions rendre les répétitions de tel ou tel grand auteur germanophone, répétitions qui étaient tout à fait normales dans le style allemand, mais faisaient lourdes dans le contexte français classique. Le débat semble exister en russe : il y a grand débat sur comment rendre les innombrables répétitions de Dostoïevski, par exemple dans le premier paragraphe de L’Idiot. Mais la répétition joue un grand rôle dans la poésie du XXe siècle. Pennequin se revendique plutôt d’Artaud : la vocifération d’une poésie en train de se faire. On pense aussi à Gertrude Stein, qui tourne autour de mots plus en plus réduits au jeu de langage ; ou à Ghérasim Luca, chez qui les sonorités du mot engendrent les mots suivants ; ou encore à Léon-Gontran Damas, et parfois Senghor et Césaire, qui s’en servent pour évoquer tantôt la rhapsodie des griots, tantôt les retours d’accords dans le jazz. Dans le contexte d’une poésie performée ou gesticulée (Pennequin préfère ce dernier terme, mais on pourrait aussi parler de poésie proférée ou perforée, les choix sont multiples), la répétition a aussi un usage rhapsodique : les perfomances/gesticulations de l’auteur jouent sur l’opposition entre la rudesse de l’ensemble et la douceur finalement permise par les répétitions.

Le contenu du texte s’inscrit dans une ligne Artaud/Deleuze-Guattari, qu’on peut résumer par la formule (p. 44) « le poème peut s’échapper ». La poésie peut, veut et doit s’échapper. D’où un couple de concepts comme écriture-littérature, où l’écriture rejoint ce que Deleuze-Guattari appellent « littérature mineure » et littérature la « littérature majeure ». Il y a les écrivains assis sur la poésie, qui font de la poésie très sage, font comme si tout allait bien et qu’on pouvait continuer les vieilles formules comme si de rien n’était (la « littérature » / littérature majeure) ; et il y a ceux qui continuent de creuser, de taper dans les coins, d’explorer les marges (« l’écriture » / littérature mineure). Un problème qu’il découvre dès le début de son œuvre, dans les années 1990, et sur lequel il revient ici, est celui des tenants affirmés de « l’écriture » qui sont alors en train de répéter ad nauseam les mêmes idées et les mêmes tournures de style, les plus possibles éloignées du monde social. Continuer d’expérimenter après un siècle d’expérimentations est une gageure ; l’expérimentation menace d’être creuse, de devenir littérature assise ; Charles Pennequin, comme une large part de ce qui se fait d’intéressant dans la poésie contemporaine, continue l’expérience, mais il faut, alors, taper dans de nouveaux coins.

Ce pourquoi l’usage de la répétition est si important : il dit l’effort du poète, sa tentative renouvelée de profération. La poésie pose problème parce qu’elle doit poser problème. Aussi les livres sur la poésie qui sont aujourd’hui légion font-ils partie intégrante de la poésie, et c’est ici que je me rends compte que j’ai chroniqué ce livre très exactement comme s’il était un livre de poésie, alors qu’on pourrait le classer parmi les « livres sur la poésie », quelque part dans la très vague catégorie d’« essai », la polysémie du terme « essai » demeurant par ailleurs un terreau fertile, mais ces classements-ci n’ont plus tellement d’intérêt, ils explosent tant les poèmes ont besoin d’être des essais et les essais besoin d’être des poèmes. Oui, il y a des différences évidentes, tous les poèmes ne sont pas des essais et inversement, mais il y a ce besoin de lien, un effort de l’un vers l’autre, une association qui se fait dans les œuvres vers lesquelles je suis attiré.

La profération s’écoule en un paragraphe d’une quarantaine de pages, et pour une fois m’arrive quelque chose qui m’arrive rarement : arrivé au bout, je reprends immédiatement au début. Il y aurait beaucoup à écrire sur ses bifurcations, les moments où d’une idée en est tirée une autre, qui donne l’apparence de la suite logique alors que c’est un saut de puce ; Adorno, par exemple, travaille l’aphorisme de cette manière. Je m’en voudrais si on croyait qu’ici je déplie ou interprète quoi que ce soit, j’ai surtout voulu laisser le texte traverser. Nécessairement, quand on lit la charge de Pennequin contre la littérature (ou celles d’Adorno dans un tout autre contexte, mais je lis les deux en même temps, donc ils se traversent l’un l’autre), on se demande si on n’est pas soi-même en train de faire de l’interprétation bien assise, une routine du dépli scolaire. J’ai connu Pennequin en contexte scolaire et m’en voudrais de le lire scolairement. Ce que j’ai voulu, c’est faire un effort pour comprendre son effort. On ne sait pas si ce genre de texte (je parle du mien) sert à quelque chose, mais enfin, c’est déjà, peut-être, quelque chose.

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C’est publié chez Abrüpt, aussi vous pouvez le commander en format papier ou pdf ou le télécharger gratos par ici : https://abrupt.cc/charles-pennequin/raconteries/ (Ils sont d’accord, parce qu’ils sont gentils. Leur catalogue est d’un intérêt certain, j’y reviendrai, « si Dieu me prête vie », comme disait un de mes anciens.)

2 réflexions sur “Poésie du dimanche (17) : Charles Pennequin, « Raconteries ».

  1. A quelle distance se trouve-t-on du poste d’observation scolaire… c’est une bonne question. Mais peut-on agir sur cette distance ? Difficile. On se déplace dans la vie. Lire Adorno nourrit d’ailleurs cette question (élargissons : du poste d’observation intellectuel).

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