Hier, je comptais écrire un petit paragraphe sur Quand l’embryon part braconner de Kōji Wakamatsu, au-milieu d’autres bribes et fragments mais, de fil en aiguille, la réflexion prit de l’ampleur, se fit d’elle-même, et je partis dans tous les sens, laissai la roue libre. Tout cela était sans doute un peu confus ; en l’écrivant, je me suis dit que de nombreuses intellectuelles avaient déjà écrit cela, bien mieux, et que je n’étais pas « légitime », ou que sais-je encore ; si j’avais été écouté ma raison, je n’aurais rien publié ; aussi appuyai-je rageusement sur « Publier », avant de partir chercher mes filles. Après tout, rendre compte d’un état de pensée, d’un effort pour penser, était déjà quelque chose. Finalement, c’est probablement à cela que servent les blogs, les cahiers ouverts au public, et en vérité bon nombre d’œuvres contemporaines de valeur : traduire un effort dans la pensée et dans l’écriture. On ne vise plus au chef-d’œuvre, peut-être même plus à l’œuvre, on a plus urgent à faire.
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Dans Les Mandarins de Simone de Beauvoir, il y a un passage où Paule fait remarquer Henri que lui, et ses amis intellectuels de gauche, s’acharnent dans des articles de circonstance (nous sommes entre 1944 et 1946), tandis que les écrivains de droite, alors persona non grata pour les raisons qu’on sait, sont en train, dans leur silence contraint, de préparer les grandes œuvres des années à venir. Henri et Robert (c’est-à-dire Camus et Sartre ; Paule, c’est Beauvoir) l’assument pleinement : ils ont plus urgent à faire que des œuvres. L’intellectuel n’a pas le temps de niaiser.
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En 6e, dans la séquence sur les récits de création, Anaïs et moi faisons une séquence autour du Déluge : Gilgamesh, Bible, Coran, Popol Vuh, Métamorphoses d’Ovide. Les comparaisons entre les textes sont passionnantes. Les comparaisons entre les images également. Les arches sont souvent apaisantes et symboliques, notamment dans les enluminures du Moyen Âge. A l’inverse, on a la représentation catastrophique, qu’on trouve par exemple dans un tableau de William Turner, justement intitulé Le Déluge, que je fais décrire aux élèves, puis que nous expliquons succinctement. C’est l’occasion de leur apprendre que si on ne « voit pas très bien » et ne comprend pas tout, c’est peut-être que l’artiste a volontairement laissé du flou, -que l’étonnement devant une œuvre n’est pas signe d’inconnaissance, mais peut être le point de départ d’une réflexion esthétique intéressante. Le tableau de Turner laisse néanmoins tant de questions en suspens que moi-même, devant le tableau, je me perds : il y a en bas à gauche une colombe avec un rameau d’olivier, référence à l’épisode biblique, comment interpréter cette référence dans le cadre de la catastrophe montrée ? Faut-il suivre le titre et y voir une peinture religieuse, ou est-ce un naufrage comme un autre auquel le peintre a donné une dimension biblique ? La lumière au loin à gauche sonne-t-elle comme un espoir, redoublé par la présence de la colombe ? Ou bien comme une cruelle ironie, alors que les personnages semblent condamnés ? Le mur d’eau à droite est-il de la pluie ou une vague ? Si c’est une vague, est-ce celle qui vient de faire chavirer le bateau, ou une nouvelle qui vient engloutir les personnages? Le tableau montre une scène chaotique ; il fallait que l’interprétation en fût chaotique ; en cela, Turner compte parmi les plus modernes, bien plus notre contemporains que beaucoup de nos contemporains.

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Enfin reçu le livre de Guillaume Vissac, Accident de personne.
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Plusieurs fois, au cours de ma vie, j’ai commencé un « Pamphlet contre moi-même ». Le titre alternatif en était « Contre-histoire de ma vie ». J’aurais aimé jouer sur les attendus des textes intimes, écrire ma vie pour me dézinguer entièrement. Le problème, c’est qu’il faut jouer finement sur le second degré ; et, même finement, tout le monde prendrait trop de passages au sérieux. On croit qu’on écrit sans lecteur et sans censeur, mais en vérité on se lit soi-même et on se censure soi-même ; et, quand on ne le fait pas, on a mauvaise conscience ; mais on a aussi mauvaise conscience quand on le fait.
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L’intelligence artificielle de Google parvient désormais à faire des vidéos très crédibles. Moches, comme tout ce que produisent actuellement les IA génératives, mais comme l’essentiel de la télévision et d’internet est moche depuis des dizaines d’années, la plupart des gens ne feront pas la différence. Plus de confiance dans les textes, ni dans les images fixes, ni dans les images mobiles ; notre ultime option sera le scepticisme et le silence. Rien de bien nouveau.