Minima Moralia, 5

Le cinquième aphorisme des Minima Moralia poursuit, en prenant un autre angle d’attaque, la déconstruction de la « bienveillance » dans la vie courante. On pourrait d’abord penser à l’adage qu’on enseigne aux enfants : ce ne sont pas ceux qui sourient le plus qui vous veulent le plus de bien ; mais c’est plus profond : sourire, insister sur les joies de l’existence, c’est déjà se détourner des violences du monde contemporain, des souffrants, des écrasés.

Une interprétation rassurante est la contextualisation historique : Adorno écrit ceci en 1944. Être joyeux à ce moment-là est plutôt malvenu. Les auteurs qui écrivirent sur la beauté des fleurs durant la Seconde Guerre mondiale nous semblent a posteriori des inconscients. Même un apolitique comme Pierre Reverdy, affirmant que la poésie engagée était nécessairement mauvaise et fausse, refusa d’écrire des vers durant l’occupation allemande, et ses proses de l’époque témoignent d’une inquiétude généralisée.

L’interprétation anhistorique est moins rassurante : en écrivant sur les petites joies de la vie dans le temps du réchauffement climatique, des hausses des inégalités et de la dérive autoritaire, ne détournons pas le regard (le nôtre et celui des lecteurs) de ces horreurs historiques ?

« Il n’y a plus maintenant de beauté et de consolation que dans le regard qui se tourne vers l’horrible, s’y confronte et maintient, avec une conscience entière de la négativité, la possibilité d’un monde meilleur. » Voici qui me paraît une formulation centrale dans l’œuvre d’Adorno, l’affirmation de l’attitude philosophique et morale qui lui semble la seule appropriée à l’époque. C’est une attitude asociale (« Être sociable, c’est déjà prendre part à l’injustice »), mais les attitudes philosophiques se sont toujours situées aux marges de la société, puisqu’elles ne cherchent ni carrière, ni honneurs, ni argent, ni reconnaissance. Plus encore qu’asociale, c’est une attitude inadaptée. Dire de quelqu’un qu’il est « inadapté » devrait sonner comme une louange : c’est être adapté à ce monde de fous qui est le mauvais signe. (Ici comme ailleurs, Adorno rejoint Flaubert.)

La question que ne pose pas Adorno, ni Günther Anders qui tint la même posture philosophique, c’est celle de la dépression. J’ai d’abord eu l’idée qu’eux deux, tout simplement, étaient bien plus forts que vous ou moi : s’ils étaient désespérés (un excellent titre d’Anders : Et si je suis désespéré, que voulez-vous que j’y fasse ?), ils ne semblent jamais avoir cédé à des phases dépressives, du moins pas à ma connaissance.

Or, quand on enchaîne les récits et images de violence, on entre pour la plupart dans des périodes de trouble intérieur. J’ai déjà pu dire mon observation quant à l’attitude de mes proches, même très engagés : nombreux sont ceux qui ont coupé avec l’actualité. Une dizaine de minutes à se mettre à jour sur ce qui se déroule à Gaza suffit à vouloir se jeter par la fenêtre.

Je crois néanmoins que la manière d’aborder l’actualité a changé : dans les années 1940 et jusque tard, les actualités étaient souvent lénifiantes. Le style des actualités cinématographiques et de la presse, à l’époque où les images vidéo étaient moins nombreuses et moins en direct, était moins brutal, moins centré sur l’émotion à fournir aux spectateurs, consommateurs du spectacle de la violence. Adorno et Anders vivaient dans un monde plus atroce que le nôtre, mais dont la violence était peut-être plus facile à affronter intellectuellement, entre autres grâce au biais de l’écrit. La vidéo et le direct s’attaquent plus violemment à nos émotions, nous empêchent (encore plus qu’avant) de réfléchir sereinement.

Aussi, les conditions d’un affrontement intellectuel avec la violence restent-elles à proposer de manière systématique. De nombreuses propositions existent, que ce soit dans la littérature concentrationnaire, dans les « récits du réel » et les témoignages (on pense aux récents récits sur les violences sexuelles), ou encore dans la poésie contemporaine (j’ai parlé par exemple du livre d’Aurélie Foglia, On-e).

Un de nos chantiers fondamentaux, parmi tant d’autres.

6 réflexions sur “Minima Moralia, 5

  1. « quand on enchaîne les récits et images de violence, on entre pour la plupart dans des périodes de trouble intérieur. J’ai déjà pu dire mon observation quant à l’attitude de mes proches, même très engagés : nombreux sont ceux qui ont coupé avec l’actualité. Une dizaine de minutes à se mettre à jour sur ce qui se déroule à Gaza suffit à vouloir se jeter par la fenêtre. »

    Oui et oui
    Merci pour le reste

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  2. c’est à méditer… car c’est une question très difficile. A mon avis, la réflexion est nécessaire, c’est la seule arme qui nous permette de surnager. On peut se tromper, dire des bêtises, il faut l’assumer, l’essentiel est de réfléchir. Après tout, Kant ou Spinoza vivait dans un monde qui était loin d’être parfait, et pourtant ils passaient leur temps à réfléchir, et pour cela, bien sûr, ils ne dédaignaient pas de s’informer. Que serait ma vie si j’avais résolu de me boucher les yeux et les oreilles pour ne pas entendre ni voir ce qui se passe à côté de moi, serais-je mieux à même de survivre? je ne serais pas assez naïf pour penser qu’à partir du moment où les horreurs qui se produisent dans le monde sont inconnues de moi, elles n’existeraient pas.

    Autre chose: je suis toujours frappé, connaissant des gens très engagés et très critiques vis à vis de la société – certains sont des lecteurs d’Adorno! – de constater souvent qu’ils ne dédaignent pas un bon verre de rouge, et qu’ils sont heureux de circuler dans les rues parisiennes un beau matin de mai… tout en se rendant à une réunion qui va traiter de l’angle critique dont vous parlez. Contradiction? ou bien prégnance obligatoire du sensible?

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    1. Ma propre tendance est celle de votre second paragraphe. J’aurais tendance à penser, comme Foucault et Deleuze, qu’avec uniquement le désespoir et la rage, on milite mal, et en vérité souvent plus du tout. Adorno lui-même refusait d’aller manifester, c’est l’objet d’une conversation assez cinglante entre lui et Anders, ce dernier ayant passé un grande partie de son temps dans les groupes militants.

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  3. J’apprécie votre lecture d’Adorno au jour le jour : façon de témoigner de son art de résister toujours actuel. En même temps vous prolongez son observation par la vôtre, les temps changent et l’essentiel ne change pas. La violence n’offre qu’une possibilité de résistance (ici la créativité est de mise « un de nos chantiers fondamentaux », mais sans garantie aucune) . quant à l’efficacité, je crois que je m’en tiens à Pascal (Provinciales XII, https://butinrenethibaud.blogspot.com/2014/07/exercice-de-nuit.html)

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  4. Adorno, je pense s’en tenait à une forme de retenue qui permet de garder ses forces. Non pas pour se protéger mais pour pouvoir continuer à penser. Avoir de la retenue est devenu sans doute encore plus essentiel encore maintenant. Il donne un peu la réponse dans l’aphorisme suivant ( en parlant de pudeur, de modestie…)

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