La deuxième partie de l’oral de français met en jeu l’appréciation personnelle d’une oeuvre lue dans l’année. Un problème vient du fait que les livres étant très nombreux (plus de 50 possibilités dans mes descriptifs), le correcteur, ayant reçu les listes de texte seulement un ou deux semaines à l’avance, ne peut pas tout tout lire, puisqu’il y a souvent des œuvres, notamment dans les best-sellers contemporains, que nous n’avons jamais lus. Cela entraîne une difficulté dans la composition des questions et surtout des biais dans la notation.
Un deuxième problème est celui de l’appréciation littéraire. Évidemment, nous notons sur des compétences objectives : expression orale, capacité à expliquer clairement un avis, à prouver une maîtrise de l’oeuvre, à trouver des exemples précis pour appuyer les idées, etc. Le fait que l’avis de l’élève s’éloigne du nôtre n’entre pas bien sûr pas en ligne de compte dans la notation. Néanmoins, ce que je retire de cette deuxième partie, non dans les notes des élèves mais dans mon effort à moi face aux textes littéraires, c’est cet ensemble de divergences de lectures.
Bien sûr, le cas le plus criant est celui des élèves qui choisissent des best-sellers récents qui m’ont déplu. Il y a deux ans, au bout du sixième entretien de la journée sur La Tresse de Laeticia Colombani, le temps devenait long. Mais en vérité, ce choix a bien une justification, en vérité la même qui poussait les élèves à passer sur « Art » de Yasmina Reza ou même sur Le Jeu de l’amour et du hasard de Marivaux parce qu’ils n’ont pas lu la pièce et simplement vu la mise en scène trouvable sur Youtube : ce sont des choix de non-lecteurs. Je suis non-lecteur, je choisis la pièce que je peux regarder, et ce n’est pas sans pertinence : le théâtre est fait pour être vu. Je suis non-lecteur, je choisis le livre le plus simple et le plus court, et cela n’empêche pas que c’est réellement celui qui m’a le plus plu, -je n’ai simplement pas eu accès aux autres. Ces oraux de lecture faits par des élèves qui n’aiment pas lire sont d’ailleurs parfois meilleurs que ceux de lecteurs plus ambitieux. Constat peut-être paradoxal, mais évident en termes de notes.
Les oraux sur Pour un oui ou pour un non de Nathalie Sarraute viennent de toute évidence du fait que les élèves ont trouvé la pièce courte, facile et ont regardé et écouté une version en ligne. Pourtant, leur prestation fut extrêmement convainte. Là apparaît un biais paradoxal : j’ai tendance à monter la note justement quand un élève parvient à me convaincre qu’une oeuvre que j’aime peu est formidable ; alors que, sur une oeuvre que j’apprécie beaucoup, il n’y a pas cet effet de surprise, cette gageure.
Un élève affirme qu’elle a lu Fahrenheit 451 parce qu’il adore le genre de la dystopie ; il n’a néanmoins pas aimé la fin, qu’il a trouvé trop sombre. Une élève n’avait jamais lu ni vu aucune dystopie ; elle a adoré Fahrenheit 451, et a apprécié la fin parce qu’elle est heureuse. Ray Bradbury serait sans doute content de ce débat interprétatif : il place justement la fin de sa dystopie dans l’entre-deux, ni la fin heureuse de la révolution qui renverse le totalitarisme, ni la fin malheureuse à la 1984, avec son héros mort et son impossibilité de résistance.
Moi qui m’ennuie dans les premiers poèmes de Rimbaud, et apprécie justement, à la lecture de ses poésies complètes, le passage d’éléments convenus à une explosion de plus en plus barrée et ardente, ma surprise a dû être visible quand un élève m’a dit qu’il n’appréciait que le début des Cahiers de Douai, la déconstruction consécutive le rebutant complètement.
Sur Les Liaisons dangereuses, sur Phèdre, la traditionnelle question « avez-vous apprécié la fin » se corse ; il n’est plus possible de dire « j’ai aimé que tout se résolve, que les masques tombent, que tout soit bien qui finisse bien ». « Pourquoi apprécie-t-on cette fin violente et tragique ? » Après quelques hésitations, une élève dit « ça doit être la catharsis ». Il est bon d’avoir un beau mot grec, forgé par un philosophe il y a deux mille trois cents ans, à la fois simple et enrobé de mystère, pour dire qu’on aime bien quand ça fait mal.
Très intéressant, merci ! Votre nom est par ailleurs le même que celui de ma prof de français de Première 😉
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