Minima Moralia, 7

Le septième aphorisme des Minima Moralia d’Adorno est plus court que les précédents. On peut y distinguer trois propos d’inégale longueur. L’amorce du paragraphe concerne l’atmosphère pénible du monde intellectuel. Ensuite, le cœur du texte vise à critiquer une idée fausse, venue de cette atmosphère pénible, qui fait que les intellectuels ont tendance à croire que les gens du peuple valent mieux qu’eux. La toute fin contient une pointe envers Aldous Huxley, et plus généralement les penseurs tentés par les mystiques indiennes.

L’atmosphère intellectuelle est présupposée comme pénible. Les données du temps d’Adorno sont certes différentes des nôtres (il faudrait un historien de la vie intellectuelle pour présenter clairement ces différences), mais on pense aujourd’hui à la vie universitaire, à ses querelles permanentes, ses besoins d’argent qui font que tous se battent contre tous pour obtenir un financement ou de la reconnaissance, -dans le monde intellectuel, aux chamailleries par articles interposés, aux besoins de trahir telle ou telle personne ou idée pour obtenir telle place ou tel argent. Je pourrais difficilement m’opposer ici à Adorno, ayant laissé tomber toute idée de thèse pour éviter les contraintes du milieu universitaire, puis étant allé loin des centres intellectuels pour (entre autres) gagner en tranquillité.

Le cœur du propos pose ensuite une question culturelle et politique. Parce qu’ils sont issus d’un milieu pénible, les universitaires et intellectuels ont tendance à croire que le monde extérieur, le monde des « vrais gens » (le titre de l’aphorisme est « They, the people ») est plus accueillant que le leur, porteur de meilleurs valeurs. Cela introduit une forme d’angélisme envers le « bon pauvre », le « bon travailleur », qui seraient bien meilleurs que les intellectuels. Les « gens simples », nous dit Adorno, les intellectuels les rencontrent dans des situations où ils sont obligés d’être simples et aimables : serveur ou mécanicien accueillent la personne de la classe supérieure à un moment où ils doivent se montrer polis et sympathiques, sinon ils risquent de se faire taper sur les doigts par leurs patrons. Il suffit d’avoir vécu parmi tel ou tel milieu populaire pour savoir que les querelles, chamailleries, veuleries en tout genre y sont aussi légion qu’ailleurs, ni plus ni moins que dans le monde intellectuel ou enseignant. Il y a, certes, l’idée qu’une société de gens éduqués devrait nécessairement être plus paisible, grâce aux vertus de l’éducation, mais en fait non : les intellectuels vivent dans un milieu aussi concurrentiel que les autres, et doivent donc s’adapter à la méchanceté obligatoire quand on fait partie d’un groupe de personnes qui désirent la même chose. La mauvaise conscience spécifique des intellectuels est d’être délivré du travail manuel, du travail qui pèse sur les corps et épuise physiquement ; Adorno la qualifie de « justifiée », mais ajoute qu’il ne faudrait pas, à cause de cette mauvaise conscience, croire que les travailleurs manuels sont délivrés des vices des travailleurs intellectuels.

La toute dernière partie envoie une pique à Aldous Huxley. Adorno parle longuement d’Huxley dans un long article de Prismes. Cela peut surprendre ceux pour qui ce nom d’auteur ne résonne que comme synonyme du Meilleur des mondes, mais Huxley tint le haut du panier intellectuel dans l’Angleterre de l’entre-deux-guerres ; le journal de Virginia Woolf en témoigne. Adorno voit en Huxley l’un de ces illusionnés qui, parce qu’ils méprisent à bon droit le milieu intellectuel, se retrouvent à survaloriser le monde non-intellectuel, et se vautrent finalement dans un anti-intellectualisme dont les conséquences sont dramatiques. Croire qu’un milieu est plus authentique qu’un autre est futile ; il n’y a pas d’authenticité dans le système du capitalisme autoritaire. (Ce terme, « authenticité », est l’objet d’une critique constante d’Adorno, qui vise alors surtout Heidegger et Jaspers, voir son pamphlet Jargon de l’authenticité.) La toute fin est une pointe rapide, s’attaquant à ceux qui, pour compenser ce désarroi intellectuel, « se tournent vers les sanctuaires de l’Inde ». Comme dans beaucoup de domaines culturels, Adorno a une avance exceptionnelle : en 1944, il semble asséner une critique définitive de la vague New Age des années 1960-1970. On croit aux vertiges d’une « authenticité » factice, on finit par croire aux mystiques qui se prétendent les plus authentiques : d’erreur et erreur on finit par tomber sur pire que le milieu intellectuel, ce qui n’est pas peu dire.

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