Exercices de disparition (2)

On peut disparaître derrière le nombre, ou une forme qui évoque un nombre : prose de 1000 signes (Pierre Vinclair), prose de 555 signes (Dominique Quélen, -c’est Pierre qui m’indique ce nombre, pour le livre Matière, -j’ai fait erreur dans ma précédente critique), ou, ici, prose d’une page de traitement de texte tout pile, en Arial 12. Très peu d’attrait pour la police Arial, mais comme c’est une des moins moches aisément lisibles pour dyslexiques, et qu’aucune classe ne compte aucun dyslexique, je m’y suis habitué. La forme est une forme de disparition. La technique aussi, je pense ici d’abord à la technique poétique. C’est par la technique qu’on transmet des visions, -les poètes qu’on traite de « techniciens sans visions » sont seulement de mauvais techniciens, ou utilisent les mauvaises techniques. Ce serait, disons, une disparition positive, dans une forme de technique à taille humaine, et esthétique. En face, on pense bien sûr à la disparition dans la Technique avec un grand T. On a mis un grand T, soudain c’est un concept, on se sait pas trop ce que recouvre ce grand méchant Loup, mais on sait que ça fait peur. L’humain comme chiffre : perdu dans le nombre, perdu dans l’énigme. La poésie : détruire le chiffre/le nombre/le calcul (traduire le « die Zahl vernichten » de Rilke prendrait toute une thèse). Il y a des pages de Martin Heidegger là-dessus, qu’autrefois je trouvais très belles, malgré Martin Heidegger, mais aujourd’hui j’aurais tendance à les résumer ainsi : la centrale électrique c’est mal, Hölderlin c’est bien. (Entourez le tout de citations grecques et de mots allemands non traduits parce que les traducteurs avaient la flemme.) On n’en a pas fini avec la pensée magique : tout poète qui s’occupe un peu du monde contemporain a le désir, naïvement avoué ou conservé secrètement, que la poésie puisse servir à quelque chose contre le merdier techno-autoritaire. La poésie comme contre-discours, comme anti-discours, comme recul vis-à-vis de la violence du monde, comme espoir d’un autre monde possible, etc. Même quand on passe son temps à réduire les prétentions de la poésie, comme le fait Pierre Vinclair (qui vise un certain nombre de naïfs en effet assez complaisants), il y a une mélancolie secrète, quelque chose qui continue de bruire au fond du texte. On rêve que tout le monde lise des poèmes parce que tout le monde serait plus calme. Plus encore que cela : les gens liraient des poèmes, donc les gens accepteraient de disparaître, au sens de se retirer, ne plus s’arrimer à la consommation effrénée, à l’imaginaire étriqué du capitalisme spectaculaire. On ferait de vrais rêves et on n’aurait plus besoin d’en acheter des faux. Tout cesserait d’apparaître, reviendraient le tact, la douceur et l’effacement. C’est un rêve un peu puéril, peut-être, mais dans ce cas-là il faudrait redonner de la valeur à la puérilité. Les surréalistes sont ceux qui ont posé ces questions avec le plus de vigueur, et c’est pourquoi je leur garde toujours une place éminente. Les disparitions ont été nombreuses chez eux, ils en ont fait un art dont il faudrait écrire l’histoire et l’esthétique. -C’est à ce moment de ces rêveries vaporeuses qu’on apprit la réception par László Krasznahorkai du Prix Nobel de littérature. Un ami du Grand Continent m’envoie un message pour que je leur propose un article présentant cet écrivain, largement connu dans les franges littéraires qu’on pourrait qualifier de « postmodernes » si cela voulait dire quelque chose, mais peu connu du grand public, comme souvent les Prix Nobel. J’écris cela entre un cours de 6e et un cours de 3e, en refondant et réécrivant des articles antérieurs. Le résultat plaît, apparemment. C’est le déluge de notifications. Avant même l’article, on m’avait déjà plus félicité que lorsque j’avais été reçu à l’agrégation. La vie est étrange. Tout ceci au moment d’exercices de disparition qui allaient dans le sens inverse de l’exposition numérique (certes très relative et très momentanée) du jour. Cela arrivait aussi au beau milieu de ce qu’il est convenu d’appeler une journée de merde, la joie pour Krasznahorkai allégeant un peu la fatigue professionnelle. Le week-end arrivant, je croule sous les copies. Je termine néanmoins le petit recueil de poèmes de Han Kang, précédente Prix Nobel. Je n’ai ni aimé ni pas aimé. Je termine ensuite Les Forces de Laura Vazquez (future Nobel?), livre que j’ai beaucoup apprécié. Le début étant formidable, j’avais peur, tout au long du récit, que cela ne tienne pas la longueur. Cela a tenu la longueur. J’ai eu moins d’enthousiasme sur la toute fin, mais cela demeure un excellent roman poétique. Pourquoi raconter cela ici ? Je n’ai pas assez disparu cette semaine. J’y travaillerai mieux au prochain épisode.

3 réflexions sur “Exercices de disparition (2)

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