Brimborions, mi-novembre 2025

Je ne suis pas producteur de sens. Tu n’es pas producteur de sens.

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Décris la chaise (elle est moche).

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Tout va trop vite, du lac au circuit électronique.

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Attention aux verbes être et avoir : ils mentent.

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Relis-toi, bon dieu.

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Brimborion : mot retrouvé chez Balzac, après catarrhe et sinécuriste. Certains mots sont comme de vieux amis. Balzac écrit aussi « fefta » pour fatwa.

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Mon ami Jacques : « Mohamed Mbougar Sarr, c’est comme Balzac : tu ouvres le livre, et tout de suite, il y a un style. »

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Autrefois, j’écrivais des « riens ». L’avantage du paradoxe facile : un rien est quelque chose. Depuis, Régis Debray en a fait le titre d’un de ses livres. Je ne l’ai pas lu. Maintenant, je peux écrire des bribes, des pseudo-fragments, mais plus de riens. Alors, va pour « brimborions ». Comme dans Pokémon : votre Rien évolue en Brimborion.

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L’autre jour, une collègue me dit : « Il faudrait que tu écrives un livre sur le collège. » J’ai écrit un très long article à partir de cette idée ; comment j’écrirais, ou plutôt comment je n’écrirais pas, un livre qui devrait parler du collège. Deux pages Word, non publiées ici, pour la simple raison que je me rendis compte, à la relecture, que la quasi totalité de ce que j’avais écrit à cette occasion, je l’avais déjà écrit dans une de mes « Avancées » (37), celle où je parlais plus précisément de l’épuisement professionnel et de ses sources. Je terminais sur le fait que, si j’écrivais un roman sur l’enseignement, j’écrirais quelque chose dans le genre de Solénoïde (c’est-à-dire pas vraiment un livre sur l’enseignement) ; mais que, comme Mircea Cărtărescu l’a déjà écrit, ce n’était plus la peine.

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Dans plusieurs livres récents consacrés aux questions d’esthétique (Jacqueline Lichtenstein, les derniers Meschonnic), un même tic : faire d’excellentes propositions dans les premières pages, puis se perdre dans le règlement de comptes avec ceux qui sont d’un autre avis, généralement en se répétant beaucoup. Je préfère la tactique Aristote : on défonce tous les autres d’abord, et ensuite on propose. Rhétoriquement, c’est plus habile ; cela donne au moins une impression de discours construit vers la fin, plutôt qu’un délitement progressif.

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L’injonction contemporaine à écrire des « livres de poésie » plutôt qu’à composer des « recueils » dessert en partie la poésie contemporaine. On a de très bons livres, assez peu de bons poèmes. Les poèmes vivent grâce aux livres dans lequel ils trouvent leur place, par réseau d’échos et de contraintes, mais tiennent sous peu la route quand on les retire du livre. Choix assumé, créateur de richesse pour qui lit l’ensemble ; mais qui fait perdre à la poésie de son attrait quand elle est lue en public, et donne peu envie aux lecteurs d’acheter un livre quand ils en ont lu un extrait.

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Que dirait de cela Henri Meschonnic, lui qui insistait tant sur la différence entre poésie et poème ? (Sans doute n’en dirait-il que des méchancetés, ce dont je me garderais bien, -car, encore une fois, cela donne de bons livres de poésie.)

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J’avais commencé un texte pour dire que je n’aimais pas beaucoup Claude Simon. J’ai repris Le Jardin des plantes, pour vérifier. J’aime beaucoup Claude Simon.

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Aussi, chez Meschonnic (cela me frappe chez lui parce que c’est aussi un travers chez moi), la propension à se perdre dans les auteurs, multiplier les citations, les bons mots (« la poésie HLM (Habitation à Lyrisme Modéré) », « De configuration et configuration, Alain Badiou revient au Lagarde et Michard », « Si on ne peut pas appeler ‘poésie’ la mauvaise poésie, je peux tout aussi bien dire qu’il n’y a eu aucune traduction de la Bible en français », etc.), s’éloigner de son propos, se déliter. On ne sait plus où on en était, alors même que la forme du livre ne se présente pas du tout comme fragmentaire. Célébration de la poésie est un livre qui contient des monceaux d’idées géniales, mais on a l’impression que l’auteur a ficelé des fiches de lectures sans relire l’ensemble. Il avait plein d’idées géniales, les a vaguement remises en forme dans des essais qui forment des chapitres d’un livre. Du coup, les répétitions sont innombrables. Il lui manque la forme aphorisme, ou la forme traité.

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Quelle est la différence entre le bon poète et le mauvais poète ? Le mauvais poète, il pense ou ressent un truc, il l’écrit. Le bon poète, il pense ou ressent un truc, il l’écrit, mais c’est un bon poète. Il faut savoir faire la différence.

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Poème : forme du sens. Ou non-forme du sens. Ou forme du non-sens. Ou non-forme du non-sens.

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Non pas mettre en forme mais être en forme. Le poème est en forme : il va bien, c’est à ça qu’on le reconnaît. Il a du sens au sens (?) de : c’est par là. La forme-sens : je vais bien, je vais dans cette direction.

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