Fiche de lecture : « Célébration de la poésie » d’Henri Meschonnic

Le je n’est pas le moi.


Le divin n’est pas le sacré.


La poésie n’est pas le poème.


La langue n’est pas le langage.


Le poème est une pensée du contre.


Célébrer la poésie tend à tuer le poème.


Il y a un académisme de la transgression.


Revenir à une opposition entre prose et poésie est une monumentale régression.


Heidegger n’a pas pensé la poésie ; il l’a célébrée ; cela lui a évité d’y réfléchir vraiment.


Aristote est le premier à critiquer ceux qui écrivent en vers pour cacher qu’ils n’ont rien à dire.


Les penseurs athées sont souvent ceux qui accordent le plus de dimension sacrée à la poésie.


L’amour de la poésie est l’ennemi du poème ; le poème commence quand on assume que la poésie fait problème.


Toutes les tentatives pour réduire les poésies contemporaines à des courants ont donné des résultats contradictoires et parfois risibles.


Définir la poésie comme l’indéfinissable n’est pas nouveau : les classiques eux-mêmes parlaient sans cesse du « mystère de la poésie ».


Alain Badiou n’ayant plus de dieu, il mobilise le vocabulaire religieux pour parler de la poésie, sans rien en dire de concret. Idem Jacques Rancière.


Paradoxe d’Yves Bonnefoy : il essentialise la poésie, puis veut qu’on y injecte de la « pensée critique ». Or, la pensée critique est ce qui détruit les essentialisations.


Les réflexions issues de « l’homme habite en poète sur cette Terre » n’ont pas donné grand-chose. Il faut plutôt revenir à « Poète n’est pas maître chez lui » (Henri Michaux).


Le rapport ludique à la poésie cache souvent un contenu très sérieux (Jacques Roubaud). Ce rapport ludique privilégie la poésie au poème. C’est censé être un jeu, mais on s’y ennuie vite.


Les poètes et critiques contemporains ont une terrible méconnaissance du romantisme, à tel point que les reproches qu’ils font au romantisme sont souvent des reproches que les romantiques faisaient déjà aux poètes antérieurs.


Si Henri Meschonnic cite autant Adorno (généralement pour critiquer ceux qui ont mal compris son propos sur la poésie après Auschwitz), c’est aussi parce qu’il forme un modèle intellectuel, celui de la négativité. Meschonnic distribue des critiques acerbes et peu de bons points. Les seuls qui semblent trouver grâce à ses yeux sont Pierre Reverdy et Bernard Noël.

2 réflexions sur “Fiche de lecture : « Célébration de la poésie » d’Henri Meschonnic

  1. Peut-on dire que le poétique est une intériorité qui rayonne vers l’intériorité de l’autre, tandis que le prosaïque est une tentative de s’accorder sur l’extériorité ? Vivre en humain avec la nature devrait être poétique, et non prosaïque. Il y a ceux qui se mettent au service de la terre, et ceux qui veulent que la terre soit à leur service. Comme le rappelle Bachelard, “l’homme habite poétiquement la terre”.

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    1. Bonjour Stephen,

      Je crois que les contre-exemples seraient très nombreux, avec beaucoup de poèmes qui seraient des tentatives pour s’accorder sur l’extériorité, et beaucoup de proses qui seraient une intériorité qui rayonne vers l’intériorité de l’autre.

      De même, une très large part des poètes ne vivent pas « en humain avec la nature », ni « au service de la terre » : Baudelaire, Lautréamont, Mallarmé, et un très grand nombre d’autres, ne sont pas dans ce type de rapport à la nature ; beaucoup de poètes, d’ailleurs, et parmi les plus grands, ne s’intéressent pas à la nature.

      La phrase de Hölderlin, « l’homme habite en poète sur la terre », reprise aussi bien par Heidegger que par Bachelard, et par un nombre incalculable d’autres au cours du XXe siècle, est certes d’un intérêt poétique majeur. Mais le propos de Meschonnic contre cette phrase (voir le quatrième paragraphe avant la fin de l’article) me paraît assez pertinent : cette phrase tend à prendre la poésie comme une évidence, à la célébrer d’emblée, sans réfléchir à sa matérialité. D’une certaine manière, elle invite (dans l’interprétation de Heidegger en tout cas, qui est ce contre quoi Meschonnic s’élève) à considérer que la poésie permet une maîtrise sur la terre, donne d’emblée une préhension sur cette terre. Heidegger s’élèverait sans doute contre cette interprétation, mais ses suiveurs ont souvent tordu le propos pour faire de la poésie une entrée de plain-pied dans la mystique et l’élévation, alors que c’est tout de même plus compliqué que ça.

      L’homme est tout aussi bien étranger à lui-même, étranger sur cette terre, et la poésie pourrait aussi rendre cette étrangéité – étrangeté. D’où la phrase de Michaux : « Poète n’est pas maître chez lui ». En poésie comme en philosophie, ne pas prendre la poésie et la philosophie comme des évidences est le premier acte poétique et philosophique. Les questions sont plus grandes que les réponses.

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