Avancées (41) : 26 novembre 2025

La paie de novembre, les enseignants le savent, est une libération. On croit être au-dessus des contraintes matérielles, on ne parle que du haut de l’éther parce qu’on préfère ça, et puis, en France, il n’est pas très poli de parler argent, mais, quand arrive le « rappel d’heures supplémentaires » que l’État nous devait depuis le début de l’année scolaire, soudain, les problèmes paraissent moins importants. On comprend un peu les cadres qui finissent en burn-out, et doivent se lever avec cette idée : « C’est dur, je suis épuisé, mais je gagne quand même bien ma vie, alors allons-y ». Personne ne dit rien, on ne parle pas d’argent, ça crée des réactions épidermiques. J’aime susciter la surprise d’un côté quand je continue de me battre pour que les salaires des enseignants augmentent, et d’un autre quand je dis ce qui me semble l’humble vérité, à savoir que c’est bien pire ailleurs. Sans doute est-ce dur à comprendre pour les collègues plus âgés, qui ont vu les conditions de travail s’effondrer ces vingt dernières années ; pour nous, les jeunes arrivants, venus sans aucun espoir de considération ou d’amélioration, c’est la normalité ; et, à côté de cela, nous voyons nos amis, dans tous les autres métiers qu’ils ont pu choisir, galérer encore plus que nous. Un jour, peut-être, le pays sortira de ce marasme. En attendant, on fait comme tout le monde : on attend la paie, on claque de l’argent en bouffe et en loisirs pour se détendre, on essaie d’être aimables avec les autres et de faire notre travail le moins mal possible dans les conditions où l’institution nous met.

Je n’ai pas écrit grand-chose ces derniers temps et ai eu la tentation de faire des « Exercices de disparition » le clap de fin de mon écriture sur ce blog. J’ai pris quelques notes sur Henri Meschonnic, mises en partie ici. De lui, j’ai ensuite réessayé de lire Modernité Modernité, qui traînait dans un rayon obscur de ma bibliothèque ; quand, étudiant, je n’avais plus d’argent et revendais mes livres à tout va pour grappiller quelques euros, Gibert n’en avait pas voulu, du fait de son sale état. Il m’a fait le même effet qu’autrefois : sa prose est illisible. Dans Célébration de la poésie, la syntaxe est déjà pénible, mais les propos liminaires étaient d’un intérêt certain, alors j’ai fait effort ; là, je n’y arrive pas. Meschonnic n’a syntaxiquement pas eu de chance : ses phrases courtes, son abondance de phrases nominales, sont devenues désormais la syntaxe de tous les mauvais journalistes français ; alors qu’il fut indéniablement un grand intellectuel, on a désormais l’impression de lire un journaliste du Point. Cela doit être ça, « le style du livre a vieilli » ; de même que les jeunes écrivains de 1850 n’en pouvaient plus du style romantique, lorsqu’il était devenu celui des demi-habiles, de même que les jeunes écrivains des années 1990 n’en pouvaient plus des constructions narratives « à la Nouveau Roman » et que nous n’en pouvons plus de la « littérature du réel », nous n’en pouvons plus des phrases nominales et des « La modernité est un combat ».

Il est bon d’avoir, au fond de son cerveau, un ou deux projets qui demanderaient des années de travail pour être accomplis. Par exemple, je reprends actuellement les quatuors à cordes de Schubert, les ai tous réécoutés, et continue de me dire qu’il faudrait que je prenne le temps de me mettre à niveau en musicologie pour comprendre pourquoi tel quatuor est génial. On a beau dire que la perception esthétique est instinctive et qu’on peut comprendre une œuvre « sans avoir les codes », mon appréciation de la poésie et de la peinture disent le contraire : j’ai bien mieux apprécié les œuvres quand j’en ai compris les codes de fabrication. L’analyse critique permet d’aller dans la profondeur des œuvres, de les aimer mieux, de même qu’on aime mieux une personne quand on la connait réellement qu’au premier regard, fût-il un coup de foudre. « Me mettre à niveau en musicologie », cela voudrait dire des années de travail, puisque je pars de presque zéro. Alors j’en fais un peu chaque jour : j’écoute, je regarde des partitions, je lis des analyses. En musique comme en poésie, il y a une tendance à une poétisation de la critique qui voile en partie le côté technique : la tendance aux adjectifs laudatifs obstrue l’analyse véritable, en partie sur Schubert, mais cela m’avait aussi frappé sur Beethoven, -les critiques en parlent comme s’ils étaient des prophètes inspirés, voire des dieux, toute la matière de leur travail a l’air sortie de leur génie divin, et on passe à autre chose. Pourquoi y a-t-il une réelle rupture entre le 11e quatuor et le premier mouvement du 12e quatuor (inachevé) ? On l’entend, à l’oreille, ce n’est pas pareil, et le mouvement est très long par rapport à ceux des œuvres précédentes, mais les articles passent dessus. Cela nécessitera probablement l’achat de quelques livres, je m’y mettrai, si les dieux de la vie intellectuelle le permettent.

Dans le même temps, je m’attaque à l’œuvre de Percy Shelley, qui m’attire depuis un long moment. Comme le romantisme allemand, le romantisme anglais vogue à des années-lumière au-dessus du romantisme français, -l’anti-romantisme français a donné de bien meilleures œuvres que le romantisme. (Non, là, j’abuse un peu, mais tant pis.) C’est Meschonnic qui me ramène à Shelley, puisqu’il cite abondamment des passages de A Defence Of Poetry. Je prends des notes, d’un côté sur Shelley, d’un côté sur Schubert, en m’imaginant, dans le lointain, un travail sur le romantisme dans son ensemble. Un ou deux projets qui demanderaient des années de travail : ensuite, il faut trouver la discipline pour les mener. H. M. me disait l’autre jour : « Ce qu’il faut, c’est trouver le titre ». Je crois avoir un titre. Maintenant, il faut trouver les espaces de temps pour avancer dans les notes puis dans la rédaction. J’essaierai d’en faire état ici.

4 réflexions sur “Avancées (41) : 26 novembre 2025

  1. Comme je fais partie des « Vieux » je continue à me battre pour mon salaire ( et tous les salaires) …
    Et j’ai depuis toujours refusé les heures supplémentaires responsables de la diminution des postes bien qu’on veuille à tout prix me faire croire que tout cela n’est pas lié…)
    Bon courage…

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    1. Oh, je continue de me battre pour les augmentations de salaire également.
      Quant aux heures supplémentaires, je fais les deux qu’on m’a imposées, comme les chefs peuvent désormais le faire ; je ne les fais pas de gaieté de cœur. Et, avec deux enfants et l’envie de devenir propriétaire, sans cela, nous serions très en difficulté.

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