Note sur Saint-John Perse

Il m’arrive régulièrement de croiser, dans les textes consacrées à la poésie contemporaine, des piques contre Saint-John Perse. Dernièrement, c’était d’un côté au détour d’une page de Zapp & zipp de Christian Prigent, de l’autre dans Célébration de la poésie d’Henri Meschonnic. Le premier lui reproche ses « falbalas », l’autre la phrase « C’est là le train du monde et je n’ai que du bien à en dire » (Anabase, IV) : en somme, tous deux lui reprochent sa naïveté. À chaque fois que je tombe sur ce genre d’idée, je reprends Anabase. Cela se relit vite, une petite demi-heure. Je l’ai souvent relue, car je le reprends aussi quand j’ai un semblant de crise d’angoisse, ou des phases d’anxiété, et cela me remet généralement sur pied. Là, je le relis avec une angoisse plus profonde bien que de moindre importance : ne suis-je pas stupide d’aimer ce texte ? Pourtant, à chaque fois, je me dis que, vraiment, ça résiste. De même pour les passages d’Amers que je relis de-ci de-là. (Le reste de ses poèmes m’intéresse moins.) Évidemment, j’ai aussi derrière la tête que le texte a été traduit en anglais par T. S. Eliot, en allemand par Rainer Maria Rilke et Walter Benjamin (avec une préface d’Hugo von Hoffmansthal), en italien par Giuseppe Ungaretti, et par bien d’autres poètes de stature dans le monde (je joins en fin d’article un travail d’Olivier Liron sur ces traductions). Tous étaient loin d’être des naïfs, loin s’en faut. Il m’est arrivé de tomber sur des textes critiques du XXe siècle qui considéraient la naissance de la « modernité poétique » sous la double impulsion de The Waste Land d’Eliot et d’Anabase de Perse. Dans le premier manifeste du surréalisme, André Breton salue Saint-John Perse comme un « surréaliste à distance ». Et, oui : résolument moderne, dans une pratique proche du surréalisme, ainsi est bien Saint-John Perse. Que son univers mental soit celui d’une sorte de Grèce onirique mélangée aux Antilles ne change rien à l’affaire : tout est labilité du sens, mouvement perpétuel, impossibilité de s’accrocher à quoi que ce soit. Cela d’autant plus qu’Anabase est parsemé de changements de frontières et d’effondrements d’empires, en référence très nette à la fin de la Première Guerre mondiale. À la dernière relecture, c’est le thème de la merde qui m’a frappé, dans ce poème. Certes, le thème n’est pas présenté comme chez Antonin Artaud, loin de là : moins crue, étalée sous les métaphores et apparents enthousiasmes. La crotte se mêle au monde, elle parsème les rues et les « falbalas » dont parle Prigent, qui sont donc loin d’être des décorations béates et bien propres sur elles. La phrase « C’est là le train du monde et je n’ai que du bien à en dire », que lui reproche Meschonnic, se trouve entre la longue évocation de l’odeur de « la selle du malingre » (fin de la section III) et des latrines (début de la section IV). Le train du monde, c’est la violence de la guerre, la merde répandue, et le fait qu’on continue de vivre, de rêver et de poétiser malgré tout. Je verrai plus cela comme une acceptation tragique, à la Nietzsche, que comme une naïveté. Quant à l’intérêt plus proprement poétique de Saint-John Perse, il est dans les rythmes. Perse reprend le verset claudélien et le remodèle d’une manière mille fois plus intéressante. Comptez, vous verrez. Non, ce qu’on reproche probablement à Perse, et qui fait qu’il disparaît des références d’André Breton et des avant-gardes assez rapidement, c’est Alexis Léger, dont Saint-John Perse était le pseudonyme poétique. Alexis Léger, c’est un des chefs de la diplomatie française des années 20-30, qui a pesé de tout son poids pour éviter de « froisser l’Allemagne » après l’arrivée d’Hitler au pouvoir, a convaincu Léon Blum de ne pas intervenir pour aider les républicains espagnols, et fut durant la Seconde Guerre mondiale conseiller de Roosevelt, dont le projet pour l’après-guerre française était alors une occupation dictatoriale telle que les États-Unis le firent au Japon. (Bref, c’était un centriste.) Quand il reçut le Prix Nobel, il n’y eut aucune félicitation officielle de l’État français, car de Gaulle lui voulait encore. (Il était tout de même un peu drôle : il a lui-même constitué sa Pléiade, en réinventant entièrement sa biographie et sa correspondance, et en changeant même l’orthographe de son nom.) Néanmoins, je relis Anabase et Amers, et je me dis : tout de même, ça résiste. Les rythmes, les sonorités, l’onirisme, la mise en place de ce monde ensoleillé, archipélique, en mouvement perpétuel, sa syntaxe que personne ne peut reproduire, son pouvoir de suggestion : tout cela fait qu’on y revient, malgré tout.

L’article d’Olivier Liron sur les traductions de Saint-John Perse : https://journals.openedition.org/trans/1634?lang=fr

9 réflexions sur “Note sur Saint-John Perse

  1. « tout de même, ça résiste. Les rythmes, les sonorités, l’onirisme, la mise en place de ce monde ensoleillé, archipélique, en mouvement perpétuel, sa syntaxe que personne ne peut reproduire, son pouvoir de suggestion : tout cela fait qu’on y revient, malgré tout », je vous traduis à ma manière : c’est là poésie ; oui, Saint-John Perse est poète, sa force et son intérêt ne sont-ils pas d’être écouté et ressenti (un peu comme la musique) au-delà de toute analyse, car c’est peut-être bien là qu’est la poésie. Vous êtes, me semble-t-il un féru analyste (je vous lis souvent), j’apprécie aussi votre ouverture sensible.

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  2. Qu’on relise (notamment à voix haute) Vents…paroles qui emportent, paroles habitées. C’est une musique effectivement foisonnante et onirique. Mais peut-être le dénuement qui fait recette actuellement ne supporte-il pas le trop de mots de Perse. Merci pour cet article.

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  3. Je découvre à l’instant ce blog, et aussitôt j’ai l’impression de retrouver celui que je n’ai pourtant jamais rencontré. Hélas, je ne trouve pas votre adresse mail, Alfonsi! Trouvez la mienne, écrivez-moi!

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