Banqueroute hydrique. Un rapport de l’ONU constate un état de « banqueroute hydrique » (bankrupcy, traduit par « faillite » ou « banqueroute » selon les médias). Non plus que nous consommions trop d’eau, ça c’est la routine, mais que les stocks planétaires ne pourront désormais plus être reformés de manière viable. Quand j’étais petit, on se préparait à un avenir difficile, mais on avait vaguement l’espoir de changements qui permettraient d’éviter les problèmes les plus dramatiques. Maintenant, nous sommes dans le présent difficile, et on ne se figure plus d’avenir. Ce n’est pas qu’il n’y a pas d’avenir et « qu’on va tous mourir » (individuellement, on va tous mourir, certes, mais la destruction totale de l’humanité, hors guerre nucléaire, reste peu probable, -même s’il ne reste que 10 000 humains vivants après les catastrophes, cela fait une humanité), c’est que nous sommes la tête dans le guidon, en souffrance pour avancer, et qu’on ne peut plus relever la tête pour envisager l’horizon.
Journal de l’apocalypse. Longtemps j’ai voulu tenir un « journal de l’apocalypse », quelques ébauches parsèment mes cahiers. Outre le côté emphatique du titre, il y avait le souci de la répétition, de la rhapsodie informe. Une forme littéraire objectiviste pourrait être trouvée, un peu comme celle proposée par Jean-Michel Espitallier dans « Le Treize », consacré aux attentats du 13 novembre 2015. Dans mes cahiers, ce sont tantôt des listes d’éléments déprimants, alors que je sais bien que le désespoir est un carburant qui pollue autant que le pétrole, -et tantôt des listes de petites actions accomplies pour adoucir le désastre, alors que je vois bien que cela confine souvent à de la niaiserie de type « énergie positive ».
Quelques mots. Parmi d’autres niaiseries qui me taraudent de temps à autres, il y a cette idée qu’en élargissant le lexique, on pourrait trouver une langue émancipatrice, quelque chose qui nous permettrait de mieux affronter le monde. Cela relève de la pensée magique, mais, après tout, on trouvera probablement une étude de sciences cognitives pour prouver que les individus qui manient le plus de mots différents sont les individus les plus apaisés, -de même qu’on trouve des études de sciences cognitives (terme qui en vérité, dans les médias, est devenu une manière de faire passer crème des études de psychologie à la méthodologie parfois contestable) pour prouver à peu près tout et n’importe quoi. Si on connaissait les noms de tous les arbres et fleurs croisées, de tous les oiseaux entendus, notre rapport à la nature serait-il plus intense et plus sain ? Mais tout de suite, des obstacles apparaissent : je voulais parler de reconquête du langage, et désormais la bêtise du mot « reconquête » est évidente, du fait de son utilisation par les nouveaux fascistes. Par ailleurs, quelle importance que la différence entre « hydrique » et « hydraulique », que j’ai dû aller vérifier pour être sûr de ne pas mal écrire le deuxième mot de cette page ? Si j’avais écrit « hydraulique », quelle différence ? Quelqu’un qui s’y connaît mieux que moi en rigueur académique aurait pu me le faire remarquer, comme cela m’arrive parfois.
Dire, ne pas dire. Ceci m’amène à retourner sur la page « Dire, ne pas dire » de l’Académie française, la seule page réellement intéressante sur leur site, probablement parce qu’elle n’est pas rédigée par des Académiciens. J’y découvre qu’il y eut débat chez les Anciens pour savoir si Jules César avait reçu le nom « Caesar » depuis l’expression « a caeso matris utero » (né par césarienne, -le verbe caedere signifiant à l’originer « tailler ») ou depuis l’expression « caesaries » (chevelure longue et abondante, avec laquelle il serait né). S’ensuit le retour du débat sur « par contre », dans lequel l’Académie s’avoue finalement vaincue, puisque l’expression « a été utilisée par d’excellents auteurs », Proust en tête, qui a d’ailleurs utilisé une part substantielle de ce que l’Académie aurait classé comme « emploi fautif » au début du XXe siècle. Le mot de la fin sera pour la croisade, un peu plus bas dans la même page académicienne, contre « c’est un banger », qu’il faudrait traduire par « c’est de la bombe ». Mais, depuis la première fois que j’ai entendu le mot banger prononcé par un élève, je ne peux m’empêcher de penser que ce mot, vraiment, est un banger.