Printemps précoce

Les primevères début février : beauté et angoisse. Un mois plus tard, ciel noir sur Téhéran, pas de printemps iranien. Enchaînement sur le Printemps des Poètes, qui a pour thème « La liberté. Force vive, déployée ». Cette syntaxe m’énerve, mais je crains de l’utiliser moi-même régulièrement. Esprit de l’époque, un peu comme mélanger les primevères avec le ciel noir de Téhéran. Les verbes manquent tant les actions se décomposent. Influence peut-être aussi des slogans, des manchettes. Tous ces articles du Monde qui commencent par une phrase nominale : je me souviens d’un article qui commençait par « Avancer. Pour ne pas tomber. », j’avais arrêté la lecture à cet endroit. Magnolias et cerisiers en fleurs : la mode japonaise, mais une mode ici non négative, réellement bienfaisante. Sur le direct de tel ou tel journal, le décompte des morts. Notre situation de spectateurs : nous ressentons ce que devaient ressentir les Sud-Américains durant la Seconde Guerre mondiale. Dans les forêts mixtes près de chez moi : le vert foncé des conifères se parsème, tout à coup, du vert clair des quelques feuillus précoces. Je termine un Cărtărescu, avance un Zola, avance le dernier Camille Ruiz en ayant en tête tout ce que je vais écrire dessus, mais je me dis, uniquement pour moi-même, qu’il vaut mieux vraiment terminer le livre, pour être bien sûr de tout. Des collègues parlent de la délinquance. Je pense : j’ai bien plus peur des automobilistes que des dealeurs. Dans notre société, la probabilité d’être agressé par un automobiliste est bien plus grande que celle d’être agressé par un dealeur. Les gens klaxonnent. C’est le Printemps des Pouets. Tu travailles, tu réalises les tâches ménagères, tu n’as plus le temps pour rien. Le weekend, les courses. Tu m’étonnes que les automobilistes soient énervés : tout nous incite à l’énervement. Si ça se trouve, je suis un automobiliste énervé comme tous les autres. Un fanatique tue un autre fanatique avec l’aide d’un autre fanatique, le fils du fanatique succède au fanatique. Des gens applaudissent l’une ou l’autre action. Dommages collatéraux : milliers de morts, centaines de milliers de déplacés. Je fais défiler mes photographies enregistrées sur le téléphone : un observateur extérieur en déduirait que j’aime les peintures abstraites et les mèmes sur Gilles Deleuze. Il y a des élections la semaine prochaine, je n’ai pas bien compris les enjeux dans ma localité ; il y a, semble-t-il, une liste à droite et une liste un peu moins à droite, toutes les deux « sans étiquette », ce qui signifie la plupart du temps « proche du parti Les Républicains », soit le parti avec le plus de condamnés en France, selon le décompte du site « Casier politique ». Je songe que j’ai abandonné la poésie contemporaine depuis un moment ; je vérifie : un mois tout pile depuis la dernière chronique en ce sens. Trop à lire, trop à écrire, trop à travailler, trop à penser, trop à me reposer. Coup sur coup : la mort d’Antonio Lobo Antunes et d’Alfredo Bryce Echenique. Que la terre leur soit douce.

Une réflexion sur “Printemps précoce

  1. Ces phrases décapitées de leur sujet, comme des poules sans tête… Le pire que j’ai vu dans ce domaine sont des poèmes tout cousus de verbes à l’infinitif. Comme une liste. Consignes ? Actions virtuelles ? Verbes en attente ? Mystère. Comme si le poète était complètement sorti du Temps.

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