Ciels

Le matin, je regarde le ciel, n’ai pas les mots exacts pour le décrire, il faudrait creuser les teintes de bleu, la qualité de l’ombre sur la montagne, la forme précise des nuages, certains soirs je rentre et cherche les mots qui me manquent, vais sur des pages techniques, certains mots entrent et d’autres non, et alors je me demande si je cherche des mots pour améliorer ma vision ou si je rends ma vision plus attentive pour le plaisir d’aller chercher de nouveaux mots, -le matin, je regarde le ciel et songe parfois que je le regarde pour sortir de la vie professionnelle, avoir un temps hors souci, un espace de rêve et de contemplation gratuite, puis je me rappelle que les sciences cognitives ont démontré qu’observer la nature apaisait le cerveau et le rendait plus efficace, et mon esprit enchaîne sur le fait que des entreprises coréennes, parmi les plus violentes et les plus créatrices de burn-out, tapissent les murs des bureaux de belles images naturelles pour que leurs travailleurs soient plus efficaces, et alors je me demande si je ne regarde pas ces beaux ciels matinaux pour retourner plus efficacement au travail, -Simone Weil dit quelque part dans ses Carnets que c’est la beauté du monde qui incite le plus les gens à croire en Dieu, le reste, pression sociale, preuves théologiques, est plutôt anecdotique, et alors je me demande si je crois en Dieu, -le matin, je regarde le ciel en amenant mes filles à l’accueil périscolaire, avant de prendre la voiture garée sur la butte proche dudit accueil, je ne prends pas de photographie, ou plutôt je n’en prends plus, car elles ne disent rien de tout cela, peut-être parce que je prends mal les photographies, ou parce que la photographie a nécessairement un autre but que de déterminer la qualité d’un ciel, -tout ceci, la qualité du ciel, les mots pour la dire, le silence intérieur, le rapport au monde, reste à creuser, à inventer.

William Turner, Lever de soleil avec monstres marins.

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