L’œuvre de Mircea Cărtărescu prend, dans mon univers mental, une place de plus en plus importante, peut-être équivalente à celle qu’ont eu autrefois Nietzsche, Rimbaud Dostoïevski, Akhmatova, William Carlos Williams, puis plus tard Imre Kertész, Yves di Manno, Virginia Woolf, Pierre Vinclair, László Krasznahorkai.
Bien sûr, les premiers attraits pour une œuvre sont de deux sortes : sociologiques et intuitifs. Je pourrais m’amuser à chercher toutes les raisons factuelles qui m’ont amené à apprécier cet auteur : besoin de sortir du réel lycéen, à l’adolescence, en lisant les œuvres les plus barrées possibles ; passage par une classe préparatoire qui m’a donné des outils pour comprendre et analyser des œuvres complexes, dont en incitant à délaisser des œuvres « moins écrites » ; puis, rebelote, le besoin de sortir du réel professionnel, à l’âge adulte, en lisant les œuvres les plus barrées possibles. Je pourrais ensuite m’amuser à interroger mes premières intuitions esthétiques à la lecture : un certain usage du vocabulaire, une certaine syntaxe, la mobilisation de certains thèmes, un certain nombre de métaphores et de scènes qui font mon bonheur avant même que je puisse leur trouver une quelconque explication.
Cependant, arrive un temps où l’on doit s’arrêter pour réfléchir, peser son itinéraire et ses intuitions pour construire un discours un peu plus rationnel, ou prétendu tel, pour expliquer pourquoi on juge que la puissance de cette œuvre n’est pas seulement relative à une subjectivité, mais à des raisons qui, à défaut d’être objectives dans le sens ancien, peuvent se poser à l’extérieur de soi comme des objets partageables avec d’autres esprits.
Je lis actuellement L’Aile gauche, premier tome du cycle Orbitor (le roman a d’abord paru sous ce titre), traduit du roumain par Laure Hinckel, aux éditions Denoël. Ce roman fonctionne de manière assez proche de Solénoïde, le premier livre que j’ai lu de lui, et indubitablement l’une des œuvres les plus importantes de ces vingt dernières années. Maintenant que j’ai également lu La Nostalgie et Melancholia, je perçois une structure plus clairement : Cărtărescu est un maître de la nouvelle (les deux derniers ouvrages cités le prouvent) ; dans ses romans, il mobilise un narrateur jeune, tourmenté, soit étudiant soit professeur de littérature, qui fait un certain nombre de cauchemars, voit le réel s’effriter, se remémore des scènes traumatiques de son passé ou du passé familial, découvre des souterrains qui débouchent sur des musées des horreurs. En somme, la structure des romans est plutôt lâche et permet l’incursion de plusieurs nouvelles, histoires brèves ou relativement brèves, qui sont le véritable intérêt du roman.
Cette structure-là est en vérité classique dans le roman européen : c’est celle de Don Quichotte. On est surpris cependant, parce que la tradition donquichotienne n’a pas été victorieuse dans le roman européen : ce qui l’a emporté, c’est le roman tel que voulu par Jacques Amyot en opposition à Rabelais, roman qui s’illustre avec La Princesse de Clèves, puis plus tard les romans psychologiques du XIXe siècle. Roman précieux, roman historique, roman psychologique, art de la clarté et de l’intrigue simple : c’est la tradition dominante dans les librairies actuelles. (Non pas que cette tradition ne puisse donner des œuvres formidables : La Fayette et Balzac et des contemporains en témoignent.) Tout ce qui est issu de Cervantès, de Rabelais, est classé comme « littérature complexe ». Le XXe siècle a remis au goût du jour cette tradition, notamment dans ce qu’on a appelé « modernisme » puis « Nouveau Roman », avec un succès sur plusieurs décennies, mais aujourd’hui la « littérature complexe », et avec elle d’ailleurs la poésie, ont décliné dans les ventes et la présence sur les étals.
Peu importe où vous ouvrez le livre de Cărtărescu, le passage est génial. C’est un phénomène qu’on trouve aussi chez Proust, chez Woolf, chez les grands écrivains de la tradition labyrinthique. Hier soir, j’étais fatigué, je lisais en rêvassant autour, et je me suis rendu compte que je ne savais plus du tout où j’en étais : pourquoi, tout à coup, y avait-il une guerre entre anges et démons dans une province bulgare du XIXe siècle, alors qu’on parlait dans mon souvenir d’un adolescent vivant à Bucarest à la fin du XXe siècle ? Et, vraiment, cette perte de repères n’était pas grave, elle était même permise par l’ouvrage : tout à coup, on se retrouve au-milieu d’un tableau vivant de Jérôme Bosch ; il n’y a pas de pourquoi, le « pourquoi » est un truc pour littéraires sans profondeur.
[À suivre…]
