Poésie du dimanche (31) : Jacques Roubaud, « Chutes, rebonds et autres poèmes simples ».

En 2021, Jacques Roubaud publiait Chutes, rebonds et autres poèmes simples. Le livre est unifié par une contrainte de poésie brève pour des poèmes de six vers : 3 syllabes / 5 syllabes / 7 syllabes / 5 syllabes / 3 syllabes // 8 syllabes d’un vers en italique, souvent en fin de strophe, parfois avant.  31 syllabes par strophe, comme dans un tanka. (En français, la tradition veut que le tanka, poème japonais de cinq vers, fasse : 5 syllabes / 7 syllabes / 5 syllabes / 7 syllabes / 7 syllabes.) On peut donc qualifier ces poèmes simples de tankas contournés.


Simples aussi parce que, comme le tanka, ces poèmes contiennent des fragments quotidiens, des petites scènes, parfois des pensées. Ils ne sont pas, dans leur majorité, liée à la nature, comme dans les poèmes traditionnels, mais à la vie urbaine, plus particulièrement à la vie culturelle, aux voyages, à la proximité de la femme aimée, à l’épisode du covid 19, et surtout à la maladie et à l’approche de la mort. (Jacques Roubaud a 87 ans quand il écrit ce livre.)

Peu à peu, les scènes du moment se mêlent aux souvenirs, on ne sait plus quand se déroule quoi, puis apparaissent des points d’interrogation, qui mettent en question les scènes présentées : quand était-ce ? où était-ce ? qui était là ? Tout se brouille, les fragments restent clairs et simples mais sembles de plus en plus, justement, des fragments, à la chronologie douteuse, dans un esprit confus lié à la maladie et l’approche de la mort. L’humour n’est jamais loin, comme toujours chez Roubaud, mais ici sa méditation se fait mélancolie, terme qu’il récuserait sans doute, mais c’est l’art du modernisme de revenir aux prétendus « grands thèmes » par une porte dérobée, détour qui permet de les voir sous un jour neuf. Il en était de même dans Quelque chose noir, son œuvre la plus célèbre, elle aussi consacrée à la mort (celle d’Alix Cléo Roubaud).


Un décalage typographique allonge le vers le plus long, créant une figure géométrique de flux et reflux. Je n’ai pas pu m’empêcher d’y voir la forme d’un doigt d’honneur, mais c’est l’habitude du mauvais esprit, et n’a pas de rapport avec le contenu, d’ailleurs le vers en italique vient rompre cette possibilité de lecture. Le seul poème dans lequel le vers central n’est pas décalé est un poème sur l’échec à écrire un poème.

On pourrait qualifier de « chute » le vers en italique en bas du poème, et de « rebond » les quelques moments où ce vers se situe en haut du poème. Il y aurait alors beaucoup plus de chutes que de rebonds, ce qui irait dans le sens négatif du livre, l’approche de la mort. Un ami me disait qu’il avait trouvé tous les derniers livres de Roubaud sinistres. Il me semble cependant qu’avec la paronomase entre « rebond » et « Roubaud », on pourrait aussi y voir une affirmation du renouveau jusqu’au bout, jusqu’au bout la création de nouvelles formes et la méditation sur les objets du quotidien, jusqu’au bout ce sourire qui provient des incongruités du réel, du côté farfelu de la poésie, les rebonds qu’on est obligés de prendre qu’on le veuille ou non.

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