Quand j’ai commencé à sérieusement songer à l’écriture (c’est-à-dire pas seulement dans des cahiers d’adolescents transcrivant ses journées et quelques-unes de ses frustrations), je songeais surtout à des collages, des œuvres barrées que presque personne ne comprendrait, une exploration du médium (page, site web, image… j’ai aussi toujours rêvé de faire des installations, mais je suis à des années-lumières du monde de l’installation). Je pensais aux derniers films de Godard et au fait que, si je faisais des films, je ferais probablement des choses de ce genre. Mes quelques essais de ce type, dans mes cahiers (donc toujours en écriture ; je n’ai jamais touché à une caméra et sais à peine cadrer une photographie), m’ont souvent paru très khâgneux, et les deux ou trois lecteurs qui y ont jeté un œil m’ont conseillé d’arrêter.
Chez Godard, sur la fin, une espèce de mélancolie. Bien que ses derniers films forment un montage sous forme de collage, reprenant certaines techniques qu'on pourrait relier au mouvement objectiviste, la mélancolie est partout, annoncée dès les titres ("Histoires du cinéma", "Adieu au langage", "Les Trois Désastres", etc.).
Aujourd’hui, les festivals de cinéma sont comme les congrès de dentistes. C’est tellement folklorique que c’en est déprimant.
Jean-Luc Godard
Étonnant comme la figure de Godard s’est estompée depuis sa mort. Il était une légende vivante, on le commentait sans cesse ; et, depuis sa mort, plus grand monde ne semble plus vouloir défendre son œuvre. Déjà, bien sûr, on le considérait surtout comme un réalisateur des années 1960. Ses derniers films paraissaient des délires folkloriques, des méditations bizarres venues d’un autre âge. Je me souviens avoir fait partie des seuls à défendre Adieu au langage à sa sortie. Il faut aussi avouer que, dans une époque où le box-office est dominé par le blockbuster américain et la farce à la française (regardez l’histoire du box-office : la variété des genres et des pays d’origine des films les plus vus était bien plus grande autrefois), où tout se standardise, j’avais tendance, jeune, à me jeter sur tout ce qui sortait de l’ordinaire : si c’était barré, j’aimais, par principe.
Ces narines d’os et de peau
par où commencent les ténèbres
de l’absolu, et la peinture de ces lèvres
que tu fermes comme un rideau
Antonin Artaud
Bien sûr Godard n'est pas exactement mon réalisateur préféré. "Réalisateur préféré", cela ne veut sans doute rien dire, -en tout cas, calculer l'intensité d'une appréciation est probablement une activité vaine. Mais Godard manie en moi un certain nombre d'images qui me furent cultes, aussi bien dans ses anciens films que dans ses récents. (Je n'ai vu presque aucun de ses films de l'époque intermédiaire, disons de 1980 à 2000.)



Polaroïds d’Andréi Tarkovski.
Ici ai-je peu écrit sur le cinéma, les images. Il y a tant de blogs de cinéma, de cinéphiles mille fois plus érudits et compétents que moi. Pourtant, lycéen, j’avais commencé par un blog de cinéma. Ensuite, il y a eu SensCritique, qui a avalé tous ces milliers de blogs du tournant des années 2010 : l’interface était si agréable, et en plus on pouvait, sur ce site, parler aussi de séries, de livres, de bandes dessinées, d’albums et de jeux vidéo. Depuis le changement de forme du site, les gens ont migré vers Letterboxd. Que penseraient les cinéastes classiques de ce genre de sites ?
Il est évident que l’art ne peut rien enseigner, puisqu’en quatre mille ans l’humanité n’a rien appris du tout ! Nous serions tous des anges, si nous avions été capables d’assimiler l’expérience de l’art et d’évoluer dans le sens des idéaux qu’il véhicule…
Il est absurde de penser qu’on puisse apprendre à l’homme à être bon. Il serait ridicule, par exemple, de vouloir apprendre à une femme à être « fidèle », à partir de l’exemple « positif » de Tatiana Larina chez Pouchkine… L’art ne peut que nourrir, bouleverser, émouvoir.Andréi Tarkovski, dans Le Temps scellé.

« La photographie, les films, les caméras, l’imprimerie, les faxs, les pièces jointes d’e-mails, tout cela parle de la même chose : la fabrication d’une image. »
David Hockney
Le premier Godard avançant peu à peu dans l’ombre de Brecht, puis la traversant ; le deuxième Godard avançant peu à peu vers un montage objectiviste.
Impossibilité de faire une lecture de Godard sans y injecter de la politique. Pourtant, ses films se lisent difficilement sous l'angle de la politiquerie, c'est-à-dire des partis, des luttes apparentes, des slogans. Après la sortie de La Chinoise, Godard est invité par l'ambassadeur de Chine à Paris, qui lui explique que, si cela dépendait de lui, le film serait interdit et son réalisateur envoyé en camp de rééducation. Godard appartient à la frange d'une époque qui pensait que la politique ne se faisait pas dans le militantisme spectaculaire mais dans la destruction du spectacle. Il fallait faire des œuvres qui fussent radicalement non-spectaculaires pour qu'elles soient de gauche. Cela entraînait, nécessairement, un certain élitisme : pour comprendre Godard, il faut avoir compris le cinéma avant lui, et saisir les torsions qu'il applique. Ces œuvres ne sont pas faites pour être agréables. Ses films aujourd'hui devenus des classiques ("A bout de souffle", "Le Mépris", "Pierrot Le Fou" et quelques autres, presque tous ceux des années 1960 mais uniquement ceux-là) sont ses films les plus lisibles.
- Rupture entre l’image et le son (inventée par Isidore Isou dans Traité de bave et d’éternité, classique de l’avant-garde : Debord, Duras, Godard, etc.)
- Film plus proche de l’essai que du roman.
- Images posées pour être images (pas de rapport avec la « narration »).
- Images posées pour être interrogées en tant qu’images (distanciation, Verfremdungeffekt théorisé par Bertolt Brecht).
- Le texte narré formé par collages de citations, souvent sans rapport avec l’image présentée, elle-même souvent tirée d’autres films. (Dans la dernière manière.)
Il faut confronter des idées vagues avec des images claires.
Jean-Luc Godard
L’art et la politique font bon ménage quand les discours politiques sont posés comme objets dans l’œuvre, toujours mis à distance par le dispositif narratif ou cinématographique. La grande œuvre littéraire qui a fait de ce dispositif une virtuosité : L’Éducation sentimentale de Flaubert. Une comparaison s’imposerait avec le dispositif de Masculin Féminin : que plus compétent que moi s’y mette.
Et tout à coup tu sais : oui, c’était là. Tu te dresses, et devant toi se lèvent de quelque lointain autrefois la peur, l’image et la prière. Rainer Maria Rilke
Aridité des derniers films de Jean-Luc Godard. Manquent les plans d'ensemble qui en mettent plein la vue (Le Mépris et Pierrot Le Fou sont des chefs-d’œuvre grâce à la mer). Godard a fait ce qu'ont fait plusieurs grands artistes : avec l'argent de leur succès initial, ils ont pu se permettre de déconstruire plus, de déranger de plus en plus le public. Ainsi Flaubert allant de Madame Bovary à la structure déjà postmoderniste de Bouvard et Pécuchet. Ainsi Federico Fellini abandonnant toute narration linéaire, puis toute narration, pour des films en forme de festivals. Ainsi Tarkovski, après le succès de L'Enfance d'Ivan, prenant l'argent fourni par le pouvoir soviétique pour faire le grand film mystique qu'est Andréi Roublev. Cela nous donne des figures d'artistes bien au-dessus de ceux qui, une fois le succès rencontré, recommencent toujours la même chose, pour s'assurer de bonnes rentes.
La vieille critique les dégoûtant, ils voulurent connaître la nouvelle, et firent venir les comptes rendus de pièces, dans les journaux.
Quel aplomb ! Quel entêtement ! Quelle improbité ! Des outrages à des chefs-d’œuvre, des révérences faites à des platitudes — et les âneries de ceux qui passent pour savants et la bêtise des autres que l’on proclame spirituels !
C’est peut-être au Public qu’il faut s’en rapporter ?
Mais des œuvres applaudies parfois leur déplaisent, et dans les sifflées quelque chose leur agréait.
Ainsi, l’opinion des gens de goût est trompeuse et le jugement de la foule inconcevable.Gustave Flaubert, Bouvard et Pécuchet.
Il faudrait écrire un chapitre de Bouvard et Pécuchet dans lequel les deux personnages essaient de faire un film.
Nous n'avons plus l'habitude de l'écriture défaite, saccadée, perdue dans le labyrinthe, hachant les murs, plus l'habitude des œuvres cinématographiques non-linéaires, corrosives, sans considération de plaisir immédiat. Que certains aient pu considérer Tenet de Christopher Nolan comme un film difficile prouve notre peu d'habitude des méandres. Même Inland Empire de David Lynch : les deux premières heures sont relativement simples (le personnage principal joue dans un film et ne fait peu à peu plus la différence entre sa vie et celle de son personnage) et ensuite le réalisateur a ajouté plusieurs scènes annexes pour brouiller l'histoire.
Godard aussi bien que Lynch est issu du surréalisme. Ils ne sont pas « difficiles », de même que la poésie contemporaine la plus absconse n’est pas « difficile » : c’est une autre manière d’écrire.
« Collage », pas vraiment. « Montage », pas vraiment. On utilise des mots, parfois.
des mots
parfois