Brève, sérénité

Dans les photographies de Bernard Descamps qui m’intéressent le plus (il en a pris des milliers, de genres très divers), des humains sont présents dans le lointain : sur la ligne d’horizon formé par la dune, sous de grands arbres, au bout d’une plage. Dans l’exposition qui s’appelait Là où souffle le vent, et dans le livre d’art que le Musée de Grenoble et les Éditions Filigranes en ont tiré, elles arrivent entre plusieurs portraits, puis des photographies de paysages. Le « paysage avec présence humaine » est une sorte de moyen terme entre les deux. Il y a des plans de ce type chez Orson Welles, chez Andreï Tarkovski. Le paysage tient alors pour moitié de la nature écrasante dans lequel l’humain n’est qu’un insecte de passage, pour moitié de l’infini dans lequel corps et esprit peuvent sortir d’eux-mêmes pour entrer dans une dimension plus grande ; chacun penchera du côté qu’il veut ; les deux coexistent. J’y pensai ou repensai en regardant le paysage qui s’étendait devant moi jusqu’à la mer : parsemé d’innombrables et minuscules maisons, de routes sinuant entre les arbres, la colline en face surmontée par l’étendue d’eau. Ici, relativement loin de la côte, ce n’est pas la nature qui écrase l’individu, pas non plus l’architecture et le tourisme qui écrasent la nature, on atteint plutôt une sorte d’équilibre. Avant comme après avoir refeuilleté le livre de Bernard Descamps, regardant ce paysage, je ressentais une grande sérénité. Revenait la question : que valait cette sérénité ? Au loin il y avait les désastres actuels et à venir du réchauffement climatique, le désastre probable de la prochaine élection présidentielle française, la possible difficulté de la rentrée dans un nouvel établissement, tous ces nuages si différents et sans rapport direct. Peut-on être heureux dans un monde qui s’effondre ? (C’était à peu près l’une des questions du dernier baccalauréat de philosophie.) Là-dessus, on fait nécessairement association d’idées avec toutes les publications récentes sur la « résilience », qui sont souvent de bonne foi d’ailleurs, et amènent chacun à ne penser qu’à soi et à refuser tout engagement, pour s’adapter aux catastrophes de l’époque. Mais nous avons aussi besoin d’espaces où retrouver la sérénité : un paysage, un parc, une méditation, un livre. Les objectifs et les combats reviendront sans doute, mais demain est un autre jour.

Bernard Descamps, photographie issue de la série Là où souffle le vent.

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