les dires est un livre à dispositif : présentation minimale, pages cartonnées, poèmes justifiés et disposés en carrés ou rectangles, répétition du « elle dit » et paroles rapportées décontextualisées. Là où la philosophie a tendance à chercher la clarification, la poésie travaille à opacifier. La gageure, dans ce livre-ci, comme dans beaucoup de ce qui compte dans la parole poétique actuelle, c’est que les paroles sont bien souvent simples, limpides, au sens clair : c’est la décontextualisation et le collage qui créent l’apparente opacité. Dispositif travaillé par la poésie moderniste américaine, par ce qu’on appelle « objectiviste » au sens large, par les avant-gardes de la fin du XXe siècle (l’autrice a écrit une thèse sur Orange Export Ltd). Son entretien avec Laure Gauthier dans Diacritik, que je mets en lien en bout d’article, revient en premier lieu sur la genèse de l’ouvrage : connaître cette genèse permet d’imaginer derrière le texte les voix réelles, auxquels le lecteur n’a bien sûr pas accès (aspect hermétique du poème).
Toute le paragraphe précédent est probablement bien dense et d’apparence disparate. L’un des nœuds de ce livre, au sein du champ contemporain, est justement la réunion de deux éléments souvent très éloignés au sein de ce champ : d’un côté l’expérimentation objectiviste ou moderniste, de l’autre la parole personnelle et politique. Aucune voix sérieuse de la poésie contemporaine ne se reconnaît d’un côté ou de l’autre, mais il n’est pas facile de réunir les deux. Lénaïg Cariou a co-traduit le beau livre d’Adrienne Rich, Le Rêve d’un langage commun, chroniqué ici il y a désormais plus d’un an ; la question non pas seulement de la voix, mais de la voix féminine, est bien un des arrière-fonds de son travail. Pour reprendre l’expression de Sandra Moussempès, on pourrait parler de ces voix en les qualifiant d’OFNI (Objets Féminins Non Identifiés) : les paroles féminines passent, se contredisent parfois (notamment au début du livre), viennent de partout et de nulle part au début, forment plutôt un groupe à la fin.
Un « je » apparaît sporadiquement, mais qui reste très discret. Le livre est séparé en trois parties : « Scènes » (première et plus longue) puis « Tables » et « Nuits ». L’unité typographique demeure, aussi bien par l’écriture justifiée et le parallélogramme formé par le poème que par les espaces à l’intérieur de la ligne de vers (espace après ouverture de parenthèse, avant signe de ponctuation, pour accentuer la syntaxe ou au contraire la couper, etc.) Le texte est à la fois troué et formellement délimité. Dans la deuxième partie apparaissent cependant des initiales aux prénoms. (La transition se fait avec le jeu autour de l’initiale : « L. dit ».)
Le livre étant relativement court, on pourrait faire une étude thématique d’ensemble en classant les paroles. Encore faudrait-il s’entendre sur les thèmes ; la typologie en dirait sans doute beaucoup sur les présupposés du critique que sur le livre lui-même, mais on en est toujours plus ou moins là. Ce pourrait être un travail pour un groupe de lecture ou un travail dirigé à l’université : Choisissez cinquante paroles de ce livre et classez-les selon votre propre classement. Je me limiterai à un peu moins :
* concrètes : « elle dit qu’elle laissera ses affaires dans la cave » ; « elle dit je partirai avant »
* intimes sentimentales : « elles l’ont avertie _______ de son premier amour » :
* intimes familiales : « elle parle de _____ la deuxième mère ______ qui n’a jamais _______ accepté ______ la séparation » ;
* avec référence : « elle rit elle dit c’est _________ très lacanien » ;
* métatextuelles : « et je lui dis que _______ la langue est le lieu de ma solitude », « c’est _____ très lacanien » ;
* concrètes avec lecture métatextuelle possible : « elle dit je suis un peu déboussolée », « elle dit qu’elle ne prend pas _____ le chemin le plus direct » ;
* qui commencent abstraites puis deviennent concrètes: « L. parle _______ de la honte d’avoir honte / des blagues échangées _________ sur / une table de cuisine _________ tâchée / de vin », « M/ lutte contre la langue _______ et son accent grossit » ;
* politiques : « elle rêve ____ d’une contre / société _________ tout contre », « elle dit ______ les sociologues sont tous de gauche » ;
* sur les paysages urbains, sur l’Allemagne, la langue allemande, le cinéma allemand…
* inclassables ;
* qui ne sont pas dans cette liste.
L’aspect labyrinthique est le contrepoint de la forme fixée sur la page. L’aspect fragmentaire finit par se résoudre dans la formation d’un chœur de femmes, bien que chaque singularité soit marquée. Lire les dires permet un arrêt momentané sur la mécanique du langage, de la voix, du souvenir et de la recherche du sens dans ou derrière les paroles. Le livre se constitue pour le lecteur comme un objet de langage et sur le langage. Il pourra servir de jalon dans la vaste méditation menée par notre époque sur ces sujets.
**
L’entretien de Lénaïg Cariou avec Laure Gauthier, cité plus haut et qui explicite bon nombre des enjeux du livre :