Un poème de Bella Akhmadoulina : « Une Petite Gare »

Bella Akhmadoulina souffre encore de méconnaissance en France. Comptée parmi les indiscutables classiques du XXe en Russie, elle y est considérée comme l’auteure-phare du dégel khrouchtchévien, sans pouvoir s’y limiter : elle eut un immense succès à cette période, alors qu’elle était dans sa vingtaine, mais a ensuite écrit jusqu’à sa mort en novembre 2010. Je l’ai découverte dans la très belle Anthologie de la poésie russe contemporaine (1989-2009), publiée par la Maison de la poésie Rhônes-Alpes. Christine Zeytournian-Beloüs, la traductrice, a également traduit Histoire de pluie et autres poèmes, aux éditions Buchet-Chastel. Avec la lointaine anthologie de poésie russe faite par Elsa Triolet chez Seghers, ce sont à ma connaissance les seuls lieux où l’on peut lire cette poétesse, -et, on le voit, ce sont des lieux assez confidentiels. Le poème ci-dessous m’a immédiatement marqué par son souffle, mais aussi sa retenue, son éclatement de la perception, et surtout son rythme, où la phrase épouse souvent le vers. C’est un poème tardif dans l’oeuvre d’Akhmadoulina, et l’absence d’élément historique précis fait qu’on ne sait pas si les pénuries évoquées sont celles de l’époque communiste ou de l’après-communisme ; l’indécision laissant planer une mélancolie générale sur l’éternel retour des drames russes.

Bella Akhmadoulina, « Une Petite Gare », traduit du russe par Christine Zeytounian-Beloüs. (Anthologie de la poésie russe contemporaine, 1989-2009,  Bacchanales n°45, édition de la Maison de la poésie Rhônes-Alpes).

Il était une gare, un petit cœur de vie.

Où des bosses de sacs sortaient sur le perron.

Que le bonjour goulu des enfants attendait.

Un tricoteur simplet y vivait à demeure.

Et ses pupilles blanches n’étaient pas des taies,

regardant par-dessus toute chose visible.

Une citerne soûle faisait boire la place.

Âmes froncées, corps perclus ne rinçaient pas les récipients.

Dur breuvage, dont le goût griffe même la vue.

Des amateurs de sauternes circulaient,

progressant à grands pas vers des tentes rayées.

(Qu’un paria vient remplacer dans mon esprit.)

Une chose me semble inauthentique :

à la fenêtre d’un wagon, dans la même direction,

se peut-il que je sois vraiment passée un jour ?

Morosité maladive, place à la citerne :

détails assortis et plus menus que nonpareille,

et l’œil tourné vers l’intérieur ne les aurait pas lus ?

Véloce va-et-vient, patience renfrognée.

Le tricoteur restait grave et hautain.

Il voyait de son front renversé

les mailles inconnues des airs.

C’est en l’honneur de l’infini qu’il tricotait

une chaussette épique dépourvue de bout.

Je me souviens mal à propos : après la crue,

lorsque le flux ignoble et tentateur

fait le décompte des objets perdus,

leader de l’infortune ou message involontaire,

de quel géant solitaire git

sur le rivage la chaussure orpheline ?

Près du bus bagarreur, des désordres,

des quêteurs de trésors simples et nécessaires,

errait, en se signant devant un obélisque fruste,

la mère commune des miséreux vivants et morts.

Le tricoteur, aurait-on dit, m’imposait un précepteur :

surtout que rien d’autre ne te tente.

Il sévissait, pourtant ne me charmaient

ni douceur étrangère ni flatteries lassantes.

Juste un an de septembre à septembre.

Sanctionne-moi. Je regarde le boutonnement morose

d’un adolescent et du paysage. Puisque

le globe terrestre est une pensée ronde sur soi-même.

Septembre revenu. Cette dépêche aguichante au matin :

– on a livré du pain à la gare ! L’autobus

arrive ! – dans le coin on a soif

de friandises et d’une denrée exceptionnelle : l’essence.

Je suis pressée. Je me prépare

à ne pas rater le passage si rare de la diligence.

Je m’immisce dans le bon voisinage des vieilles querelles,

l’abri brinquebalant. A ma rencontre s’élancent pentes,

joie d’un sorbier, forêts rougeoyantes.

Cet autobus en tant que double inférieur de ma patrie.

Dans l’agressivité multiforme on pouvait dénicher

un visage qui avait conservé sa lumière et l’aimer.

Nous sommes arrivés. La citerne comme auparavant

ulcère les estomacs. Cette fois la boulangerie

parvient à lui disputer son triomphe.

Cérès n’est pas très aimable aujourd’hui.

Des bâillements font commerce de dahlias.

Seules abondent les pommes assiégées de guêpes.

Cependant nous ne sommes pas en mal d’inédit.

L’import textile parade en divaguant.

Je suis parente de la lignée des monstres et des invalides.

La férocité tabasse les maux des âmes bestiales.

Parmi l’agitation, la va-et-vient, les marmonnements :

le tricoteur aveugle n’est présent nulle part.

Les abords de la gare, je les parcours pour rien,

m’étonnant que la file d’attente de la citerne

soit divisée en grandes perches et en nains.

La pluie en maille prophétiques pendouille des nuages.

Celui qui tricotait son Odyssée arbitraire,

à force de scruter les cieux a dû s’y envoler.

Je savais que l’ouvrage n’aurait pas de fin,

du tricoteur venu d’un ailleurs où il vit

désormais, et son tricot relie la terre au firmament.

Mais sans lui ces lieux carnassiers

qui m’englobent sont d’une noirceur plus grande.

Comment racheter la faute ? Où que tu sois réponds.

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