1. Poésie et sur la poésie au cours de février

Avec, tout d’abord, un beau livre de Pierre Vinclair, dont vous connaissez peut-être l’excellente revue Catastrophes, ou le récent blog personnel, qui est une mine de réflexion pour tous ceux qui s’intéressent à la poésie contemporaine. « Vie du poème » se lit comme le roman d’une écriture. Ce livre arrive à rendre inopérante la différence entre théorie et pratique. Ceux qui aiment les essais sur la poésie y trouveront leur bonheur. Ceux qui aiment les cahiers d’écrivains également, bien que sous une forme contournée. À titre personnel, comme je l’ai déjà dit à l’auteur via d’autres canaux, je souscris à tout ce qui est dit.
Au centre, Emily Dickinson, dans la belle édition José Corti, dont on ne dira jamais assez l’importance dans la transmission de la poésie américaine, si centrale dans la poésie d’aujourd’hui en France. Claire Malroux la traduit limpidement. La poésie de Dickinson est d’un abord difficile, j’ai mis plusieurs années avant d’entrer réellement dans son univers, faits de symboles labyrinthiques. Dans le domaine français, on pourrait comparer sa difficulté de lecture à celle de Mallarmé. Pour l’un comme pour l’autre, l’effort en vaut largement la peine.
Et enfin, un livre d’Yves di Manno, poète vivant d’une importance capitale. Je commence tout juste son livre et, comme toujours, j’adhère à toute sa prose et à tous ses vers.
2. Une même vague depuis Virginia Woolf

Parmi les livres contemporains que j’apprécie, la plupart se classent aisément dans la catégorie « postmoderne ». Cette notion n’est pas fixe, et se distingue assez peu de celle de « modernisme », dont on affublait Woolf, Eliot ou Joyce. Quelques traits reviennent : attrait pour le flux de conscience, narration non-linéaire, intrusion du fantastique et de la folie, thème central de la solitude et de l’écart par rapport à une réalité organisée. Cela, c’est Virginia Woolf qui l’a, me semble-t-il, le mieux construit et le mieux théorisé. On peut se reporter au roma « Les Vagues », et aux articles repris dans « L’Art du roman », dans la collection Signatures de chez Points.
Stylistiquement, un trait qui relie László Krasznahorkai, Jon Fosse et Mircea Cărtărescu, c’est la longueur infinie des phrases, cette impression que l’auteur considère le moindre point final comme une défaite. Chez Jon Fosse, il n’y en a tout simplement aucune. Chez Krasznahorkai, le point marque le passage à un nouveau paragraphe, généralement toutes les deux ou trois pages. Cărtărescu manie la longue phrase de manière plus libre.
Ils ont évidemment leurs différences thématiques. Krasznahorkai opère des variations sur le thème du messianisme déçu: une révélation se profile, un messie est annoncé, et le personnage attendu se révèle tout à fait banal, la révélation n’a pas lieu. Cărtărescu développe son horreur cosmique, avec des ambiances rappelant Lovecraft; les monstres sont ses amis, et chacun de ses livres a son musée des horreurs (virus géants, limaces gigantesques…). Jon Fosse est finalement le plus doux, ses personnages attendent, comme ceux de Krasznahorkai, une révélation qui ne vient pas, mais ils n’en sont pas aigris, ils continuent de vivre et de créer; Fosse est aussi le moins sarcastique, les deux autres s’inspirant, contrairement à lui, en bonne partie de Thomas Bernhard et Imre Kertész, deux des maîtres de cette veine.
C’est la veine que je préfère, et que je recommande. Ce n’est pas si difficile à lire, il suffit de se laisser porter par les phrases et les images, en acceptant le chaos du monde.
‘Short and sweet’.
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