Le flot de paroles est incessant. Le flot de pensées est incessant. Le flot d’images, de commentaires, d’informations est incessant. Il y a bien sûr la tentation de tout abandonner. Beaucoup le font. Ils ne le disent pas, ils le font. C’est un acte puéril que de partir en claquant la porte. « J’en ai marre, je me barre de tous ces réseaux ! » La plupart des gens ont disparu des radars sans avoir rien dit. On les a oubliés. On se les rappelle parfois, au détour d’un texte et d’une association d’idées. « Tiens, qu’est devenu ce blog ? Qu’est devenu cet internaute ? » Généralement, il n’y est plus ; soit il est parti, soit il nous a bloqués. Nous ne savons pas pourquoi. Je suppose que ce sont des choses qui arrivent, comme dit Tyler Durden. Cela, c’est un premier phénomène, celui qu’on observe de l’extérieur. A l’intérieur, un autre phénomène : l’injonction morale à partir. On sait que tout ceci est vain, consomme une énergie démentielle, que le bruit ajoute au bruit et nos commentaires à l’absurdité de l’ère informatique. On songe au moment où l’on va partir, on se demande si on va être puéril et se fendre d’un message explicatif, ou simplement tout déconnecter sans rien dire à personne. Personne ne nous demandera : « Que t’est-il arrivé ? » Personne n’enverra de mail pour savoir où vous en êtes. Les disparitions, dans leur grande majorité, ne sont pas spectaculaires. Les choses importantes disparaissent sans que l’on s’en rende compte ; beaucoup plus tard, on se dit « Tiens, cela a disparu ». Il y a plusieurs passages de Gilles Deleuze sur cette question, en particulier sur comment, dans les années 1930, la littérature soviétique a disparu. Il y avait de grands écrivains ; ils ont été censurés ; il y avait beaucoup de livres, écrits par des médiocres arrimés au pouvoir ; on a donc mis du temps à se rendre compte que, malgré les livres, il n’y avait plus de littérature. Quand on s’en est rendu compte, il était trop tard. A une échelle bien moindre, il m’est arrivé cela au début des années 2010, quand je me suis dit : « Depuis combien de temps n’ai-je pas écouté un bon album de rock récent ? » Le rock indé des années 2000 avait disparu, c’est-à-dire une part notable de mon enfance et de mon adolescence, mais je ne l’avais pas perçu. -Je m’éloigne du sujet, le fil principal s’est estompé dans le labyrinthe. Disparaître n’est pas si facile. Il y faut une certaine force morale. L’envie est grande d’apparaître, de faire son apparition, et conséquemment de s’intégrer, qu’on le veuille ou non, à l’économie spectaculaire. Le règne du réseau social, de la photographie et de la vidéo, ont fait de l’être humain, et de sa vie même banale, le cœur du spectacle. Peu importe le contenu, tant que tout revient à l’argent. Soyez libres, tant que vous êtes soumis à l’argent. Les machines parlent aux machines. Parmi ce qui nous retient : les amitiés en ligne ; la dopamine sécrétée par les mentions « j’aime » ; les belles choses qu’on a vues sur le net ; le besoin de se sociabiliser ; ne pas être ou avoir l’air snob ; « c’est là que ça se passe » ; etc. Que toutes ces réflexions existent signifie que nous sommes dans un degré d’irréalité très poussé. Autrefois, on se demandait s’il fallait se retirer du monde, par exemple en entrant dans un monastère. Les fermes autogérées au fond des montagnes en sont la suite logique. Croire que sortir du numérique est une sortie du monde signifie que le numérique est le monde. Problème de classe moyenne, ou de génération fracassée, ou de postmoderne, difficile à savoir. Problème réel ou irréel ? Mais le réel existe toujours, malgré tout. Les soucis y sont les mêmes : on entre dans une salle, tout un microcosme, une organisation secrète la régit. On peut choisir d’aller dans cette salle, discuter, parler du temps qu’il fait et des dernières cueillettes de champignons, ou alors éviter la salle, disparaître aux yeux des autres. Personne ne se demandera pourquoi vous n’êtes pas là ; ou alors ce sera passager ; dans les cas les plus extrêmes, si vous avez été un individu d’apparitions marquantes, on vous enverra un message poli pour s’enquérir de votre bien-être ; vous répondrez que tout va bien, resterez évasif. Vous vous demanderez si la disparition n’est pas une forme esthétique de lâcheté. Rien n’est authentique. Nous vivons dans l’enfer de Platon, ce qui n’est peut-être pas une si mauvaise nouvelle. -Apparaître est souvent une erreur. Il y a un très beau passage dans Les Forces de Laura Vazquez à ce sujet : il faut disparaître, comme le scientifique derrière la vérité, comme l’artiste derrière son œuvre. De même qu’il y a un art de perdre, il y a un art de disparaître. C’est l’art dont le siècle a besoin. Il nous faudra le cultiver. Disparaître pour ne pas périr.