Je ne sais pas

Tu ne sais pas ce qu’est la poésie. Je ne sais pas ce qu’est la poésie. Une activité qui a du sens, n’a pas de sens, part dans tous les sens, est un dérèglement de tous les sens, défie le bon sens pour créer un sens commun, ou défie le sens commun pour créer un bon sens, l’art de partir dans le mauvais sens, d’avancer péremptoirement un sens et de lui ajouter un point d’interrogation ? On ne sait pas ce qu’on fait, sinon on ne le ferait pas. Vous croyez que chacun avance avec sa logique propre, comme s’il existait une logique propre. Les prémices nous échappent tout aussi que ce qui existait avant le big bang : quoi avant le langage ? quoi comme origine du langage ? L’origine est un abîme, l’avenir un autre abîme. (Tout est chaos / À côté / Tous mes idéaux : des mots / Abîmés.) Ils finissent pas croire que la vraie poésie c’est la chanson, ou le paysage, ou la syntaxe, ou la prise de parole. Nous ne sommes pas moins crédules. Tu me demandes si je ne suis pas un peu relativiste, voire un peu nihiliste. Je ne sais pas ce que c’est qu’être relativiste ou nihiliste. Une chose existe ; un rien est quelque chose. Autrefois il (un poète publié) me disait que ma posture mélancolique était un peu cliché. Les philosophes postsocratiques l’avaient pourtant bien dit : en temps d’effondrement, reste la citadelle intérieure. (La philosophie ne m’intéressait que comme injonction poétique.) Tu ne sais pas non plus ce qu’est la transmission. Je ne sais pas non plus ce qu’est la transmission. Je vois que les 6e apprécient lire, écouter, analyser et apprendre Maurice Carême et Claude Roy. Je vois que les 3e ont été intrigués et intéressés par « Le Lombric » de Jacques Roubaud. Que s’est-il transmis ? Il n’y a pas de mesure de transmission. Un moment agréable, c’est déjà quelque chose. On voudrait que la poésie sorte du carcan scolaire. Pourtant, les enfants se laissent bien plus surprendre par la poésie que les adultes. Ils ont des réactions franches, des surprises tranchent, disent ce qu’ils pensent en ayant moins de préjugés. Quand ils demandent « ça sert à quoi les poèmes ? » ils n’ont pas encore l’ironie de ceux dont la vie est sèche. Vous voudriez une poésie sans enseignement de la poésie. Cela, je le sais, n’existe pas. C’est de la pensée magique. Quand un enseignant, un parent, un auteur, une institution, dit : « La poésie est hors carcan scolaire », tous les élèves et auditeurs entendent cela comme une ruse de l’institution. Ils ne sont pas si bêtes. On a de bons lecteurs parce qu’on a formé de bons lecteurs, de même qu’on a de bons auditeurs parce qu’on a formé de bons auditeurs. Une phrase que je répète devant élèves et devant adultes : Il y a des milliers de poètes aujourd’hui, des milliers de livres de poésie sont édités chaque année, rien qu’en français. La surprise est générale. Rien que l’existence de la poésie est une surprise. Non, je ne sais comment on doit enseigner la lecture de la poésie (je veux dire : dans l’absolu ; les programmes scolaires, je les connais). Nous avons toujours du mal à sortir la tête du guidon, alors qu’il faudrait de temps regarder le ciel, la terre, l’horizon. On fait faire des hypothèses. Les élèves, les lecteurs réfléchissent. Ils progressent (oui, ils progressent). Est-ce qu’ils en savent plus, dans le fond ? Non, pas vraiment : ils ont appris de nouveaux mots, exercé leur jugement, mais ils ont surtout perdu quelques illusions (sur la poésie, sur le sens du monde). Le bon enseignant, comme le bon poète, ne donne pas les bonnes réponses, mais pose les bonnes questions. 








Une réflexion sur “Je ne sais pas

Répondre à barbara Auzou Annuler la réponse.