Le culte de l’efficacité, dans notre troisième âge du capitalisme, nous invite non seulement à réussir nos jours, nos semaines, nos mois, nos années, à accomplir des réalisations professionnelles, mais aussi à réussir nos vacances. Il faut être efficace au travail, mais aussi efficace dans ses loisirs. Jolies photos de paysages ; remarques sur des choses vues ; restaurants, livres, films. On ne sait plus ce qu’on fait pour soi et ce qu’on fait pour pouvoir dire aux autres : « je l’ai fait ».
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Un vieux projet : bâtir un « top 100 des meilleurs quatuors à cordes ». Projet absurde et risible, mais qu’est-ce qui ne l’est pas ? Pour ce faire, en novembre, je réécoute l’intégrale des quatuors de Schubert, dans la version du quatuor Modigliani. En décembre, je comptais reprendre l’intégrale des quatuors de Beethoven, parmi lesquels beaucoup, presque tous à part les derniers, me sont inconnus ; mais je fais une bifurcation en écoutant la discographie complète de Pink Floyd. L’essentiel m’était déjà bien connu, car j’avais écouté cela en long et en large durant mes années de lycée. Quelques surprises néanmoins : la découverte que le morceau A Saucerful Of Secrets est en vérité exceptionnel ; et, que The Endless River se laisse très bien écouter comme musique d’ambiance. Ce dernier album a subi de vertes critiques parce que ce n’est pas vraiment un Pink Floyd mais, plus comme The Final Cut, un album constitué de chutes et de morceaux de B-Sides, comme on disait avant ; mais, inséré dans le genre de la musique d’ambiance, on est au-dessus des Brian Eno qui ont lancé le genre, et aussi de la série des Music For Quiets Moments de Robert Fripp. Après quoi, faisant part de mon « projet quatuor à cordes » à mon collègue professeur de musique, il m’invite à écouter les six quatuors à cordes de Bartok. Je m’y mets, dans la version du quatuor Emerson. J’écoute et réécoute, pour entrer réellement dans cette œuvre exigeante, qui dépasse mes piètres connaissances musicales. Le deuxième quatuor monte immédiatement très haut dans mon classement provisoire.
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Avant le début d’un conseil de classe, je lis La Cave de Thomas Bernhard. Un collègue me demande ce que ça raconte. Je réponds : « C’est l’histoire d’un jeune homme autrichien, après la Seconde Guerre mondiale, qui est au bord du suicide à cause de l’institution scolaire, et décide de quitter le lycée pour devenir apprenti dans un magasin du quartier mal-famé de Salzbourg ; il voit alors défiler devant lui toute la misère du monde. » Un silence, embarrassé, suivi de : « Ah. Et… c’est inspirant ? » Je réponds : « Oui, ça me fait beaucoup réfléchir sur le désespoir et l’absolu vanité de l’existence ». Un silence, puis un « Ah », suivi d’un silence. Après quoi, le conseil de classe a commencé. Le lendemain, je raconte cette histoire en m’esclaffant à un autre autre collègue, qui s’esclaffe également et me dit : « Clément, personne ne peut comprendre ton humour ».
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Ici se situait un paragraphe commençant par « Pour nous détendre en ce début de vacances, nous regardons Sobibor, 14 octobre 1943, 16 heures de Claude Lanzmann. » Les réflexions que j’écrivis dimanche s’étendirent très au-delà de ce que j’imaginais initialement et donnèrent lieu à l’article publié hier.
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Aussi bien en écrivant longuement sur le livre d’Étienne Vaunac chroniqué dimanche, puis à partir du documentaire de Claude Lanzmann, l’impression de relâcher des réflexions ancrées en moi-même depuis très longtemps, et qui n’en pouvaient plus d’attendre d’être couchées sur l’écran. Cela m’arrive souvent après des phases où je n’ai pas pu écrire autant que je le souhaitais, comme ce fut le cas durant les deux derniers mois.
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J’avale les poèmes de Percy Shelley, achetés dans une vieille édition de Maurice Castelain (Les Belles Lettres) trouvées d’occasion et peu chère sur Ebay. Sans doute y aurait-il des pages et des pages à écrire pour commenter les choix de traduction, mais je ne suis pas une référence en la matière, aussi me tairai-je sur ce point ; cela reste, dans l’ensemble, de très bonne tenue. Lire Shelley est un plaisir profond. Je poursuis cette idée récente d’écrire sur le romantisme, quelque chose qui soit une somme de fragments, sans doute ; je prends des notes, découpe certaines phrases pour en faire des idées. Avoir une véritable connaissance du romantisme relève d’une quête : les œuvres sont très nombreuses et dans des arts très divers. C’est cela aussi, qui m’attirait : devoir apprendre les bases de musicologie pour analyser les quatuors à cordes de Schubert, les comprendre plus profondément, comprendre plus largement pourquoi je préfère la musique romantique à la musique de toute autre période. Gageure redoublée d’une autre : traverser enfin véritablement le romantisme anglais, que je n’ai travaillé que de très loin, n’ayant pas fait d’anglais durant mes deux dernières années de classes préparatoires. Il faut bien, pour traverser l’époque, se fixer des objectifs intellectuels.
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Nous regardons La Vocation suspendue de Raoul Ruiz. Une heure trente avec des prêtres qui disent des trucs de zinzins sur la théologie, l’esthétique, la lutte des classes et la sodomie, en fumant des gauloises, sur fond de guerre civile. D’après un récit de Pierre Klossowski ; presque aucun rapport d’une scène à l’autre ; les personnages sont joués par deux acteurs dans deux films différents (un censé avoir été tourné en 1942, l’autre en 1962) ; la ville de Rambouillet est une zone de non-droit tenue par « la guérilla de la Dévotion ». Très exactement notre genre de films.
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Après quoi je reprends Zapp & Zipp de Christian Prigent, laissé de côté car, dans les phases de fournaise professionnelle, je ne parviens pas à continuer les lectures de longue haleine. Toutes les dix pages, il y a une réflexion sur laquelle je voudrais écrire un article d’une dizaine de pages. Cela signifie probablement que c’est un bon livre, ce que je dois reconnaître alors même que ces articles d’une dizaine de pages seraient écrits pour établir mes désaccords. J’ai eu la flemme, cette année, d’être en désaccord avec qui que ce soit, je ne vais pas m’y mettre entre Noël et le jour de l’An. C’est de toute façon le genre de carnets que j’apprécie, comme en écrivit Imre Kertész par exemple. Même quand je ne suis pas d’accord avec telle ou telle remarque (cela m’est aussi arrivé avec Kertész), c’est pourtant bien, très exactement, mon genre de livres.
Il y a un temps pour parcourir, accomplir, engranger… voilà qui m’apparaît impressionnant, maintenant que je suis âgé, plus limité dans mon champ d’action, presque minimaliste… mais quelque part malgré tout nous pouvons nous rejoindre, ce n’est pas certain mais tout de même rassurant.
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