Pour le repos

Une certitude historique que j’ai depuis mon adolescence : avec les gains de productivité obtenus ces deux derniers siècles, nous devrions aujourd’hui ne travailler que trois heures par jour.

Il y a du travail inutile par rapport à la production (nous perdons du temps dans des tâches annexes) ; il y a de la production inutile par rapport à la consommation ; il y a de la consommation inutile par rapport à nos besoins. En rationalisant cela sur toute l’échelle, on en arrive aisément à trois heures de travail par jour, c’est-à-dire la semaine entre quinze et vingt heures.

Depuis l’adolescence et la lecture de la Lettre à Ménécée d’Épicure : l’essentiel de nos activités mènent à du trouble plutôt qu’à une croissance qui serait réelle, une croissance du bonheur d’exister. Toujours le besoin de remotiver l’épicurisme, le véritable, pas l’hédonisme stupide que nous ont vendu les bourgeois pour qu’on consomme leurs produits. Pour Épicure, la bonne vie est constituée de pain, d’eau et de conversations entre amis.

J’y songeais en relisant Le Droit à la paresse de Paul Lafargue, livre qui serait le cœur de nos bibliothèques actuelles si l’auteur avait réussi à s’empêcher de poser un sarcasme antisémite toutes les cinq pages.

Guy Debord dit quelque part qu’il est très difficile de ne pas travailler. Les abbés médiévaux l’avaient déjà observé : sans travail dans les abbayes et monastères, les moines cédaient à l’acédie, forme de dépression caractérisée par l’ennui, le dégoût de tout, y compris de la prière et de Dieu. Debord, comme tous les militants d’avant-garde refusant de s’engager dans le monde professionnel, redouble d’activités politiques et artistiques, parce qu’il faut passer le temps, ou alors l’Ennui guette. (Sans doute cet Ennui avec majuscule fut connu par Baudelaire -voir « Au lecteur »- pour les mêmes raisons d’acédie liée au refus du travail.)

La question n’est pas vraiment là : notre devenir historique (le réchauffement climatique) nous oblige à moins consommer, moins produire, moins travailler. Même s’il y a toujours eu chez les militants écologistes des débris des périodes new age, l’injonction écologique principale demeure la rationalisation : séparer ce qui est utile, ce qui est nuisible et ce qui est indifférent à une vie saine et heureuse dans un monde viable.

Les politiciens et militants qui affirment que l’urgence du pays est de travailler plus sont des imbéciles noyés dans l’idéologie. J’aimerais le dire plus poliment, mais tant de bêtise met trop en colère.

Dans les conversations courantes, tout le monde, à tout âge, le signale : le travail leur pèse, est devenu beaucoup plus pénible ces dernières années, conséquence de l’idéologie néo-managériale qui pollue le monde social. Les relations interpersonnelles entre collègues se sont dégradées.

Quand on prend du recul, on ne peut qu’être affligés. Par exemple, on nous vend en ce moment les gains de productivité que va permettre le développement de l’intelligence artificielle. (Je ne parle pas ici des générateurs de textes, d’images, de son, de vidéos, accessibles au grand public, mais des usages à plus grande échelle faits par les entreprises pour automatiser des tâches.) Soit. Nous devrions donc nous préparer à travailler beaucoup moins, déléguant des tâches à la machine. Au lieu de cela, les géants de la tech continuent de s’arrimer au néo-fascisme américain, qui souhaite poursuivre -entre autres- la destruction des droits des travailleurs, à les rendre plus corvéables à merci.

Je ne sais plus qui a dit que nous n’avions pas peur de la technologie, mais de l’utilisation que le capitalisme peut faire des technologies contre nous. (Les esprits chagrins n’ont qu’à changer « capitalisme » par « pouvoirs autoritaires », si ça leur chante.)

Chaque invention est utilisée pour créer de nouveaux besoins, qui nécessitent donc de nouvelles consommations, de nouvelles productions, et donc plus de travail. Bien que le temps de travail ait baissé au XXe siècle, la pénibilité revient au devant de la scène. Cette fatigue générale est renforcée par le fait que les nouveaux objets numériques (les réseaux sociaux en tête) nous incitent à penser notre vie privée comme une entreprise, rajoutant des tâches économiques et sociales à l’échelle de notre vie entière. (Adorno l’avait démontré dès 1944.)

La réflexion demeure donc à mener sur tous les échelons : de quoi ai-je besoin, que dois-je consommer, que devons-nous produire, comment faire pour moins travailler. Les années passent et l’urgence demeure de s’arrêter pour réfléchir. En attendant, se reposer non seulement pour éviter les burn-out, mais pour détendre les relations interpersonnelles, mettre fin aux micro-agressions issues, pour une bonne part, de la fatigue de chacun. Se reposer durablement et, ensuite, ne pas reprendre le train du surtravail. Marcher, lire, parler avec les gens qu’on aime. L’ataraxie épicurienne, enfin.

8 réflexions sur “Pour le repos

  1. en continuant encore plus avant dans ce processus de prise de recul (autrement dit en dézoomant encore davantage) on s’apercevrait peut-être que tout, dans ces activités de travail, de production, de consommation, et même d’occupation, contribue à un même faisceau convergeant vers l’économie de guerre comme but et fin de tout (ce qui nous rapproche d’un Héraclite mal compris et surtout mal barré car pour lui la guerre était la source et le début de tout).

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    1. Il me semble en effet que c’est un des propos d’Adorno et d’Anders dans leurs œuvres respectives. Cela nécessiterait bien sûr une ample démonstration, mais il me semble que prendre cette idée pour principe oblige à peser chacune de nos actions à cette aune, et donc à moins agir, ou si possible mieux.

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