Sandra Moussempès possède déjà une œuvre large et reconnue, dans laquelle j’entre par des bords tardifs, un peu en queue de poisson. J’ai parlé ici, l’année dernière, de Sauvons l’ennemie. À la relecture, l’article me paraît court, consacré d’abord à un paragraphe général sur la poésie contemporaine, un paragraphe sur la forme, un autre sur la question de l’image, puis l’analyse d’un poème. Sans doute étais-je désarçonné au-milieu de lectures très différentes : j’avais pris l’habitude, notamment en travaillant l’œuvre de Pierre Vinclair, de passer un long moment sur les questions de forme ; avec Sandra Moussempès, l’angle de la forme était certes pertinent -son travail est évidemment formellement pensé : Johan Faerber parle de « vers émancipé », notion qu’il faudrait travailler en profondeur- mais pas ce qui m’avait le plus intéressé, tant le fonctionnement était opposé à mes autres lectures du moment.
Rappelons tout d’abord quelques éléments évoqués par l’autrice dans sa préface. L’anthologie n’est pas chronologique, elle recompose un livre en prenant des poèmes insérés dans un écrin nouveau. (L’injonction à faire des livres plutôt que des recueils, lancée entre autres par Emmanuel Hocquard, est donc respectée.) Cela permet à la fois de brouiller les pistes (le brouillage est au cœur de la poétique de Sandra Moussempès) tout en formant des enchaînements thématiques affirmant l’unité de l’œuvre. Des poèmes inédits viennent former une dernière section. Les cinq postfaces viennent elles aussi, tantôt proposer des explications, tantôt suivre des pistes nouvelles à partir de la poétique proposée. La présence de ce beau monde signe une forme de nouvelle reconnaissance de l’œuvre.
Le thème de l’image est central de le recueil, j’en avais parlé l’année dernière, et la postface de Johan Faerber traite cet élément de bien meilleure manière que je ne l’ai fait. Je suis surpris de n’avoir pas pensé, lors de ma première lecture, à la notion un peu scolaire de fantastique, qui permet pourtant si bien de comprendre une partie des structures de poèmes : à partir d’un cadre banal, très précis, avec nombreux effets de réel, se déploient des éléments étranges, fantômes et spectres et ruptures qui défont la réalité. C’était cela qui m’avait frappé chez Sandra Moussempès et donné envie de lire un nouveau livre d’elle : la construction d’une poétique fantôme.
Le texte de Lénaïg Cariou sur la voix m’incite à repenser cette pratique et cette thématique, alors que j’y avais peu prêté attention dans Sauvons l’ennemie : ici, les poèmes sur Angelica Pandolfini l’explorent plus profondément. Les fantômes ont des voix, mais cette voix est ténue, parfois brisée, il faut lire sur des lèvres brouillées : ainsi le sens s’échappe-t-il, on ne sait pas très bien pourquoi le fantôme est là, car on ne sait pas très bien ce qu’il veut dire.
Chacun arrive dans un livre de poésie avec ses propres affects, aussi dois-je dire que c’est la deuxième section du livre, « Maisons amnésiques », qui m’a le plus happé, pour des raisons toutes personnelles : je ne cesse de songer à la chambre comme lieu et à ce qu’on pourrait en faire poétiquement, et ce depuis que j’écris de la poésie (mon premier projet de livre, très mauvais, avait une première section intitulée « Chambre », de laquelle il s’agissait de sortir). La chambre est à la fois le lieu banal et quotidien, celui de l’intime et du cauchemar, donc le lieu le plus propice au fantastique et au délire. Dans sa chambre, on est comme dans son propre cerveau, c’est-à-dire dans le chaos. Sans doute est-ce pour cela que les chambres des autres paraissent si étranges : les objets présents nous y sont tout à fait incompréhensibles. Le grand mystère, c’est la banalité.
Je me souviens de la maison sculptée
Je me souviens du drame anglais, ce rêve de fin de nuit
J’étais dans une maison divisée en trois, j’écoutais les conseils d’un jeune polonais aux cheveux noirs – qui prétendait me hanter dans la vraie vie-
Hauteur des cieux et des solitudes durables
Au moins tu es sûr de celle-là
Ce n’est pas une version éthérée malgré son témoignage
Ces femmes s’avéraient dans le réel être un seul homme
De ce corps ciselé, de ce visage d’ange brun subsistait la sensation d’ivresse
Mais tout était lié à l’envergure de son déploiement, il me fallait le croire pour le voir
Depuis je pense toujours aux maisons sculptées,
c’est un travail en cours qui me rend passive mais pas désarmée
Je suis attachée à la vérité
Je me suis attachée à la vérité
Il y a une transgression, un magasin de musique
Tous deux s’entrouvrent à leur façon
(p. 74)
Ce qui hante est multiple : les souvenirs, le père, les voix, les figures hollywoodiennes, les photographies, la musique, le regard masculin, les lieux, les tabous, les figures tragiques, -les fantômes sont inépuisables. Une poétique fantôme doit cependant laisser passer les spectres sans les arrêter (ils sont de toute façon impossibles à arrêter), ne pas leur donner trop de lumière ni les laisser s’échapper de la chambre de Pandore. Ils s’entremêlent, comme le « jeune polonais » du poème ci-dessus, sorti du nulle part pour y repartir aussitôt. Le « tu » qui suit est-il ce jeune polonais où un autre ? « L’ange brun » est-il une troisième personne, ou le « tu », ou le « jeune polonais », ou le « tu » et le « jeune polonais » ? La « maison sculptée » donne l’horizon d’un discours construit, mais c’est un « travail en cours », donc seulement un horizon. La maison se réduit enfin au « magasin de musique », précédé d’une « transgression ». Quelque chose s’est passé, on ne sait pas vraiment quoi, probablement juste un poème.