Fragments, 6 mai 2026

Tu mets les élèves en situation de brevet blanc, ils ont de mauvaises notes. Tu mets un devoir de même difficulté en classe, en disant : « Je ne ramasse les copies que de ceux qui le souhaitent et mets une note bonus, qui ne comptera que si elle fait augmenter la moyenne » : ils ont d’excellentes notes. Psychologie de base, que notre société tend à oublier.

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À chaque fois que je parle de mes lectures, il y a quelqu’un pour me demander comment je fais pour lire autant, parfois en sous-entendant que je survole. Ma réponse est toujours la même : sans télé, sans jeu vidéo, avec un usage modéré des réseaux sociaux, le temps dégagé pour lire est immense. Et encore suis-je très loin du nombre de lectures de Flaubert ou de Huysmans.

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Il faudrait lire les récits de Toni Morrison dans l’ordre historique, comme envers du récit américain. Là encore, ce qui frapperait ne serait pas le discours politique, mais justement l’échappée, le fait que personnages et récits partent dans le brouillard, tantôt rencontrent l’histoire et tantôt en disparaissent.

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Peine à tout faire, me diriger, me discipliner. Le monde comme suite d’impulsions.

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Pourquoi Sula est-il de toute évidence mon Toni Morrison préféré, sur les désormais cinq lus jusqu’ici ? Quelque chose dans le rythme, dans les scènes un peu plus vives que d’habitude, et un certain cynisme décalé, avec l’instauration par Shadrak de la « Journée Mondiale du Suicide ». L’aboutissement de cette journée, d’ailleurs, n’est pas sans évoquer ce que j’aime chez Mircea Cărtărescu.

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Je commence Chambre Obscura de Sandra Moussempès et les réflexions me viennent rapidement pour un chronique du dimanche. C’est plus facile avec les écrivains qu’on connaît déjà. En 2025 je défrichais, en 2026 je retourne le champ plus aisément.

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Des fragments dans mes cahiers, puis les questions : lesquels publier en ligne ? faut-il les retravailler ou les mettre tels quels ? quelle longueur donner à l’article ?

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Le problème des réseaux sociaux ne vient pas des bêtises qu’on y trouve. C’est bien plus profond : des gens stupides se sentent intelligents parce que d’autres y écrivent des âneries. N’importe quel imbécile de se sent satisfait de son intelligence parce qu’il n’est pas comme ces cons qui croient que la terre est plate ou que nos dirigeants ont été remplacés par des reptiliens. Plus grave, en politique : les militants ne partagent et commentent que les âneries de leurs opposants, et discutent très peu les propos construits. Cela donne à chacun l’impression que l’autre bord est rempli d’imbéciles violents. Étape dans la déshumanisation de l’autre.

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Organisation de la journée pour disposer d’un temps avec Anaïs le soir. Les gens de l’extérieur croient que les couples sont toujours ensemble, mais travailler ou faire les tâches ménagères côte à côte n’est pas réellement être ensemble. Avoir du temps de qualité en couple nécessite une direction, une décision renouvelée, c’est du temps conquis sur tout ce que le monde exige de nous.

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Il faudrait écrire ce roman : un couple qui a des discussions riches, des émotions profondes, des activités réjouissantes et fait l’amour tous les jours sans se lasser.

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L’art n’est pas prêt à l’assimilation du bonheur.

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Un universitaire critiquait vertement la phrase de Roland Barthes : « La langue est fasciste ». Il le faisait en se réclamant de Wittgenstein, de la langue comme échiquier et de la parole comme jeu d’échecs. Ce n’est qu’en rentrait chez moi que je songeais que Roland Barthes aurait sans doute pu rétorquer que, tout de même, la différence majeure entre langue et échiquier, c’est qu’on n’est pas obligés de jouer aux échecs.

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La parole vraie ne joue pas de coup, elle renverse l’échiquier.

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