Poésie du dimanche, 34.
Le titre du recueil peut sembler une énigme pour le commun des lecteurs, ainsi en sera-t-il aussi de nombres des poèmes qui constituent ce livre. Étienne Vaunac l’entame néanmoins par une préface claire, qui confirme un certain nombre d’intuitions que j’avais pu présenter, ici même, concernant Ptérodactyles et Tardigrades et Intrigues, publiés quant à eux aux éditions Épousées par l’Écorce. Les poèmes s’insèrent dans notre cadre historique, celui de la « détresse écologique ». Peut-être l’auteur récuserait-il, comme beaucoup de ceux qu’on classe ainsi, le terme un peu galvaudé et réducteur d’« écopoésie », mais il y a tout du moins la volonté, comme plusieurs poètes qui comptent aujourd’hui, de faire face à l’événement catastrophique qui nous arrive, sans pour autant produire une poésie qui soit discursive ou démonstrative. La poésie ne peut avoir l’indécence de se mettre en avant alors que la nature disparaît -ou alors elle serait un discours parmi d’autres dans la folie numérique- : elle fait signe, elle aussi, en disparaissant. Mais la poésie de Virgile n’était-elle pas, déjà, une poésie de la disparition ?
Les références à l’Antiquité structurent la pensée du livre. On sait qu’Étienne Vaunac tient actuellement un feuilleton de traduction de Tibulle sur Poesibao ; ses réseaux sociaux sont pour une large part consacrés à ses lectures des antiques. Pourquoi le retour aux antiques ? Je proposerai plusieurs hypothèses, fondées sur mon itinéraire personnel. Tout d’abord, l’antique fonctionne traditionnellement comme vertige d’origine : on a le sentiment d’y cerner en puissance toutes les réflexions des siècles futurs. Cependant, par la perte de nombreux textes, par les ruptures historiques qui nous en éloignent, l’antique nous est radicalement autre. Proche distance, comme la parole poétique par rapport au langage commun. Tout est simple et étrange à la fois. Plus encore, c’est une veine traversant la pensée antique qui nous la rend si proche : aussi bien les philosophes que les poètes ont longuement médité sur les pouvoirs de la parole. Dans notre société de la fausse information et de l’intelligence artificielle, ces réflexions nous reviennent en pleine face, d’autant plus que comme Platon ou Lucrèce, la parole prend son importance dans notre système politique, à savoir la démocratie. Quelle place pour le discours poétique ? Quelle efficacité de ses propositions ? Quels discours tenir face aux événements actuels ? Telles sont quelques-unes des questions qui animent ceux dont la méditation porte sur le langage lui-même.
Étienne Vaunac propose un livre relativement court et dont les poèmes sont brefs. Il affirme que ses poèmes sont constitués de « lignes de vers » : chaque poème contient quatre vers longs, répartis en bloc justifié sur le tiers haut de la page. On pourrait gloser sur le fonctionnement du poème comme stèle, petite architecture destinée à retenir l’esprit et la méditation, -mais aussi à susciter une libre rêverie.
Les trois sections prennent les noms des trois Furies grecques, aussi appelées les Érynies : Alecto, Mégère, Tisiphone. Le livre est sous-titré « Imprécations ». Une rêverie personnelle m’invite à relier cette présence à celles des Érynies dans le mythe d’Oreste. Oreste, c’est l’individu face au choix : doit-il accomplir l’acte qui émancipera son peuple mais le mènera, lui, à la folie et au malheur ? Il commet l’acte, les Érynies le poursuivent pour lui asséner sa culpabilité. On peut les imaginer venant tourmenter l’individu moderne : qu’as-tu fait de la Terre ? ne te sens-tu pas coupable de tous ces morts et de tous ces déchets et de cette énième canicule causée par toi-même ? Les présences négatives parsèment en effet le livre : la mort, l’orage, « l’infernet », l’agonie, « la fougère explose »….
Un lecteur peu au fait s’étonnera donc peut-être que le poète affirme : « Ma poésie ne relève que de la bucolique. » C’est que la bucolique, contrairement à ce que croient certains naïfs, n’a jamais été le territoire de la joie tranquille, mais au contraire d’une inquiétude sourde, certes entourée par la beauté du monde. Les présences négatives qui traversent les quatrains sont en effet entourées par un vertige lexical lié au pluralisme de la nature : chablis, clathres, halliers, troènes, yeuses, gélivures, clapas, pulvérulences… Dans un précédent article sur un livre d’Étienne Vaunac, j’avais développé une réflexions sur ce besoin lexical : l’hypothèse nous tient qu’une connaissance et assimilation sensitive des mots de la nature nous permettraient, in fine, de soutenir ladite nature : parce que nous la connaîtrons et la sentirons alors mieux. Bon nombre d’entre nous, en ville comme à la campagne, ne savons pas de quoi nous sommes entourés, peinons à nommer les fleurs, les arbres et les oiseaux. Il y a nécessité d’une reconquête lexicale et du rapport à l’existence non-humaine. (Là-dessus, voir ce que j’ai pu dire à propos de Birdsong de Pierre Vinclair.)
Étienne Vaunac mobilise une forme brève, mais rien dans sa lecture ne peut être rapide. La syntaxe est troublée, « dilacérée », pour reprendre un de ses termes. Le vers ne constitue pas une unité syntaxique, mais la majuscule à chaque nouvelle ligne rappelle que tout ceci est poème, ou fantôme de la poésie classique : l’antique bien sûr, mais aussi celle des citations en italiques, dont on trouve la table en fin d’ouvrage. On écrit forcément, et depuis toujours, une poésie qui est comme le spectre de l’ancienne poésie. -La lecture de ces quatrains invite nécessairement à la lenteur. C’est la lenteur de la phrase difficile à dire, la lenteur de la lecture hachée par le fait de devoir vérifier un mot dans le dictionnaire (si cela m’est arrivé, cela arrivera probablement à tout un chacun), la lenteur de la neige dont il est sans cesse question dans le livre, la lenteur de la poussée des plantes et des arbres, la lenteur de notre réaction face au désastre, -on pourrait ainsi écrire tout un poème sur l’infinité des lenteurs qui nous hantent. J’ai mis une semaine à lire ce livre de 84 pages et ai dû le relire.
Comme j’ai commencé cet article par l’évocation de « l’énigme » que pourrait constituer cette poésie, je souhaite revenir sur un propos que j’ai maintes fois tenu et qui me semble fondamental pour entrer dans n’importe quel poésie contemporaine qui se pense comme art du langage : il n’y a pas d’énigme, il n’y a pas de poésie difficile. Certes, la poésie de Vaunac Vaunac se situe du côté de celles qui promeuvent l’ellipse et l’allusion (suivant le précepte mallarméen) plutôt que la métaphore ou la personnification (néanmoins aussi présentes), mais je crois qu’une lecture active de ces poèmes n’est pas celle qui vise à interpréter, mais celle qui voudrait plutôt expérimenter une rêverie initiée par eux. Ici, je donne quelques clefs de lecture, car c’est ma chronique du dimanche qui cherche à rendre visibles des propositions de poésie contemporaine. Dans mes cahiers, j’ai plutôt accumulé des fragments issus de mots et d’expressions proposés par l’auteur. Je voulais les publier avant-hier puis hier, mais le temps m’a manqué ; demain, si les dieux veulent.
La position du lecteur n’est jamais facile en poésie. Doit-on seulement admirer ? Doit-on commenter ? Écrire soi-même un poème en réponse ? Le résultat sera de toute façon non-négligeable si, en sortant du livre, on regarde et sent un peu mieux le monde et les mots qui le composent.
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Ni de furieux chablis est publié aux éditions Grèges, est sorti en avril 2026, compte 84 pages, coûte de 12 euros et peut se commander ici, sur le site de l’éditeur : https://editionsgreges.fr/ni-de-furieux-chablis/
