L’actualité poétique peut se décliner en multiples versants. On pourrait imaginer une revue de presse fondée sur l’analyse de métaphores dans des extraits d’articles ou de livres tout juste publiés ; une autre revue fondée sur la manière de décrire poétiquement un paysage ; une autre sur les torsions de la syntaxe ; une autre sur la prosodie ; et sur bien d’autres thèmes encore. On pourrait faire le compte des ventes de la semaine, en tirer un commentaire, puis faire le compte des articles les plus lus de la semaine et qui traitaient de poésie dans les organes de presse (de masse ou de marge). Mais, bien sûr, quand on pense « actualité poétique », on pense plus banalement aux livres qui sortent ces temps-ci. Il se publie visiblement environ 1500 livres de poésie par an en France. 1566 pour l’année 2024, c’est le nombre que donne un article de Radio France. 1,6 millions d’ouvrages vendus, -ce n’est tout de même pas rien. Nicole Vulser parle d’un « minuscule secteur en pleine forme ». Bien sûr, ce sont les classiques qui emportent la mise dans l’ensemble. Il y a quelques cas particuliers, comme Mes Forêts d’Hélène Dorion, dont le succès est dû à sa présence au programme du baccalauréat, ou comme la vogue autour de Christian Bobin, d’Arthur Teboul ou de Cécile Coulon. Qu’elle soit relativement visible ou en marge, la poésie se porterait donc bien ?
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Les ventes de livres chutent cette année de 8%. Des librairies fameuses se trouvent en redressement judiciaire, ferment. La question qu’on se pose est : comment donner envie de lire des livres ? La question mériterait un développement très large, en interrogeant le travail de l’institution scolaire sur la lecture, la valorisation de la lecture (ou pas) dans les grands médias, la baisse de niveau littéraire des élites qui entraîne nécessairement un dédain pour les activités culturelles. À la fin de son œuvre, Pierre Bourdieu a bien montré qu’au tournant des années 1980, le capital culturel (notion qu’il avait travaillée en profondeur) n’était plus décisif pour entrer dans les élites, et que l’homo academicus était en train de perdre sa place centrale. Quand un riche entend le mot culture, il ne sort plus ni le pistolet ni le carnet de chèque, il rigole et retourne sur son application de conseil en patrimoine.
Ce n’est pas le lieu de ce développement, mais d’une question plus précise : comment donner envie de lire un livre de poésie contemporaine ? Sur ce blog, j’ai parlé d’œuvres qui venaient de se publier, mais mon but n’était pas vraiment la promotion, plutôt l’expérimentation d’une analyse, le dégagement de traits contemporains pour y voir plus clair et donner à voir des poétiques aux lecteurs. Il y a certes des œuvres que je « défends » : celle de Pierre Vinclair ou celle de Sandra Moussempès, par exemple. Je me dis parfois qu’il faudrait un directeur marketing de la poésie contemporain, ou ce qu’Yves di Manno appelle plus simplement, dans son dernier livre, des « prosélytes ».
Pour savoir comment donner envie de lire de la poésie contemporaine, je dois m’interroger : pourquoi est-ce que, moi, j’ai envie de lire de la poésie contemporaine ? Sans doute parce qu’elle bouleverse mon rapport au langage et au monde. Peut-être est-ce une banalité de le dire ainsi, mais si une banalité est une vérité, autant la dire. Peu de monde a envie de voir son rapport au langage et au monde bouleversés, d’où le peu de lecteurs en poésie contemporaine.
Posons la question plus précisément : pourquoi suis-je intéressé par tel livre et pas tel autre ? Le premier moyen de connaître des livres de poésie contemporaine est, je crois, désormais, d’ajouter des poètes contemporains ou des critiques contemporains sur les réseaux sociaux. Chacun faisant généralement sa promotion seul (les poètes ne vendent pas suffisamment pour avoir des agents littéraires), on voit alors passer une grande masse d’auto-promotion, dans laquelle il est parfois difficile de se repérer. Le fait est, cependant : il faut d’abord avoir une visibilité sur ce qui se publie, et ce n’est déjà pas chose facile.
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Je songeais à cela parce que, voulant faire une espèce de revue de presse comme lundi dernier, et relisant les articles « pré-sélectionnés », je me suis rendu compte qu’ils parlaient presque tous d’auteurs que je suivais déjà, dont je n’ai encore pas lu de livre mais dont j’ai l’impression, déjà, de connaître beaucoup de choses, du fait des partages de poèmes et d’entretiens sur les réseaux.
Dans Collatéral, Johan Faerber écrit ainsi, à propos du livre Le Sentiment général de Frédéric Forte, qu’il est « sans nul doute un des textes poétiques les plus remarquables de notre contemporain. » C’est certes un bon argument de vente, mais ce qui est décisif pour moi vient de la phrase suivante : « Devant un monde chaotique, secoué et soulevé par une crise générale, le poète oppose la mesure comptée et la douceur feutrée d’une poésie qui cherche à forer les sentiments particuliers et le sentiment général de frayeur. » Oui, là, il y a quelque chose qui m’intéresse.
Sur son blog Viduité, Marc Verlynde parle du livre Les Dires de Lénaïg Cariou, qui lui aussi traîne depuis plusieurs semaines dans ce qu’on pourrait appeler une « liste d’achats urgents » :
Sur Diacritik, il est question d’une autre œuvre, celle d’Elke de Rijcke, et tout à coup l’envie de la lire (je n’ai encore rien lu d’elle). Pourquoi en ai-je envie ? Probablement le projet résumé par l’auteur (non nommé, sauf erreur de ma part), dans son article sur le dernier livre de la poétesse : « faire de l’homme un morceau de paysage qui ne se départit pas de lui. »
C’est après un long moment que je me rappelle que cette poésie « me dit quelque chose », et j’ai fini par retrouver l’article se trouvant à nouveau sur le site Viduité, article que j’avais donc lu le jour de sa publication.
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L’ « actualité poétique » consiste bien entendu d’abord dans les livres de poésie qui se publient aujourd’hui. Si ces livres se passent désormais en bonne partie sous le régime du « clandestinat » (selon l’expression de Philippe Beck), il faut un certain nombre de relais pour que les œuvres arrivent à bon port. Je crois qu’il ne faut ni s’affliger des chutes des ventes, ni se réjouir qu’il y ait tant de livres publiés et donc un grand nombre de livres de poésie vendus chaque année. Maintenir des espaces de dialogue, en créer de nouveaux, et surtout constituer des œuvres (poétiques ou critiques) qui vaillent la peine d’être lues.