Le climat de suspicion autour de l’IA s’est généralisé. C’était déjà devenu une insulte facile, « on dirait un texte généré par IA », pour dire que le livre était de la soupe consensuelle. Que tel auteur l’ait réellement utilisée ou non, une bonne partie des romans de cette rentrée littéraire en donnent l’impression, parce que la soupe consensuelle est dominante dans cette période de l’industrie littéraire : phrases courtes, registre pathétique, mélange entre un contenu violent (violences sexuelles, meurtre, guerre) et le grotesque des personnages, un peu d’humour acerbe pour donner une impression de profondeur.
Nous allons donc être sommés de prouver que nous n’écrivons pas par l’IA. Pour cela, on ne va pas s’arrêter d’utiliser les tirets cadratins -qui sont plus élégants que les parenthèses et permettent de varier-, qu’on utilisait bien avant l’émergence de l’IA, -d’autant plus qu’ils permettent aussi d’appuyer les hyperbates. (Les lecteurs de Nietzsche et de Dickinson savent.) (Si vous allez sur les réseaux un peu plus cons qu’ici, comme Threads, vous verrez que des gens sautent à la gorge des tirets cadratins pour crier à l’IA dès qu’ils en voient.)
Vous avez ci-dessus déjà plusieurs manières de prétendre prouver que ce n’est pas l’IA :
-le gros mot (« cons ») ;
-la parenthèse qui suit la parenthèse) ;
-les images étranges (« sautent à la gorge des tirets quadratins »).
En gros, des fautes de goût ; parce que c’est justement l’absence totale de fautes de goût, de même de goût en général, qui fondent le texte généré par IA.
À cela, on pourrait ajouter :
-les fautes d’orthographes, qui prouvent que vous êtes bien un con d’humain ; d’ailleurs, ce doit être pour ça que les éditeurs semblent de moins en moins relire les livres qu’ils éditent (le nombre de coquilles dans les livres récents est ahurissant) : c’est fait exprès, vous dis-je ;
-les ruptures logiques et de syntaxe, digressions, phrases interminables, bref tout ce qui fait la bonne littérature contemporaine (je me sens bien dans mes textes à partir du moment où Word souligne plusieurs lignes en vert en me suggérant que la phrase est trop longue et que, pour clarifier le tout, il faudrait la couper, -j’ai pris goût à ça après une explication de texte sur Madame de La Fayette : l’extrait de La Princesse de Clèves copié sur Word était entièrement souligné par la machine) ;
-les notes autobiographiques (voir supra) ;
-les propos politiques clivants, de type : « on va devoir voter Mélenchon aux prochaines élections, parce qu’il n’y a pas d’autre choix stratégique ».
Mais tout ceci ne trompera que les béotiens. Ceux qui maîtrisent les outils IA sont capables de paramétrer pour écrire « dans le style de » ou de faire ajouter telles figures, tel niveau de langue, tel effet de réel, etc. Par ailleurs, le plus habile consistera toujours à faire écrire un texte par IA, puis à le réécrire pour ajouter les éléments ci-dessus. Des IA proposent ça, d’ailleurs, « humaniser votre texte par IA », ce qui sonne comme une blague écrite par Philip K. Dick.
Bientôt, on nous proposera des labels « écrits sans IA » ; mais, comme ce label devra être disposé après vérification par IA, là aussi, ça sonne comme une blague écrite par Philip K. Dick. Restera la bonne foi de l’auteur, qui pourra jurer, comme je le fais ici, que rien de ceci n’a été écrit par IA. Mais, si je lisais cette phrase-là en bas d’un texte, moi qui ai tant lu les moralistes et les écrivains à paradoxes, je penserais immédiatement : c’est exactement ce qu’écrirait une IA.
Philip K. Dick…
Il doit en sourire maintenant, voire limite avoir le rire moqueur de celui qui avait anticipé (parfois sans le savoir…) notre monde actuel.
Côté orthographe, c’est effectivement ahurissant, surtout côté professionnel.
À tel point que les jeunes cadres technocratus pecus vulgaris imbecilum sont très _fortement_ encouragés à reprendre des cours ou e-learning…
…sur l’orthographe ET la grammaire.
Il y a des fautes de goût qui ne se font pas trop en entreprise.
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Philip K. Dick s’est certes construit lui-même comme prophète (très explicitement, du moins à la fin de sa vie), mais il doit tout de même être plutôt attristé de voir ses prophéties se réaliser. Cela me rappelle Günther Anders, autre « prophète », à qui un journaliste demandait ce qu’il souhaitait pour la jeunesse, à quoi il répondit : « Je leur souhaite, du fond du cœur, que mes prédictions ne se réalisent pas. »
L’orthographe, oui, est devenue un puits sans fond. La syntaxe aussi, et le lexique. Toutes les compétences de langue française s’effondrent ; et ce qui n’était il y a encore quelque temps que de l’ordre de l’impression est désormais documenté par enquêtes statistiques. Plus on passe dans une « société de communication », moins la communication est pertinente et efficace…
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« Mais tout ceci ne trompera que les béotiens. Ceux qui maîtrisent les outils IA sont capables de paramétrer pour écrire « dans le style de » ou de faire ajouter telles figures, tel niveau de langue, tel effet de réel, etc. »Oui tout à fait !
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Il faudrait que j’étudie le cas de Pangram pour en avoir le cœur net. Toute l’histoire autour de Thélyson Orélien est en effet, à l’origine, une opération de communication autour de ce nouvel outil de détection d’IA qui, paraît-il, commet beaucoup moins d’erreurs que les outils jusque-là disponibles en ligne, et dont les résultats étaient ridicules. Mais j’avoue avoir peu envie d’utiliser un outil si polluant et qui signe, en profondeur, la dépossession du savoir humain. Plus les jours passent, plus je songe à la Grande Révolte (ou « Jihad butlérien ») dans l’univers de Frank Herbert…
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< À tel point que les jeunes cadres technocratus pecus vulgaris imbecilum sont très _fortement_ encouragés à reprendre des cours ou e-learning… …sur l’orthographe ET la grammaire. Il y a des fautes de goût qui ne se font pas trop en entreprise.
Et ça peut bien faire d'autorité, une nouvelle obsession …
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On nous a vendu un « âge de la communication », on se retrouve avec des individus incapables de se parler ou de s’écrire correctement, et bientôt, sur le net, des IA qui converserons avec des IA, pour faire grandir des bulles spéculatives…
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Bien d’accord Clément et bien vu..
Lire aussi le bon article de Noelle Michel dans le monde. Et oui l’appauvrissement de la pensée éditée prend sa part de responsabilité.
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C’est en effet tout le monde littéraire qui doit être condamné dans cette histoire. Si le livre a été écrit par IA, comment se fait-il que dans de critiques et auteurs se soient extasiés dessus ? Depuis longtemps, la rentrée littéraire ne s’occupe plus de littérature mais d’industrie culturelle : il faut « réaliser des coups », comme celui que réalisait Grasset avec un jeune auteur au « roman coup de poing » cochant un certain nombre de cases.
Chez un autre grand éditeur, je me souviens d’avoir lu un roman très médiocre, encensé par la critique ; les personnages principaux étaient un enseignant, un éditeur et un journaliste, c’est-à-dire les trois professions qui forment la grande majorité des lecteurs ; c’était ça, le secret.
Je ne crache pas sur tous les Goncourt, il y en a eu des bons récemment (Mohamed Mbougar Sarr, Hervé Le Tellier, Laurent Mauvignier), mais il a aussi été donné à un navet comme « Vivre vite » de Brigitte Giraud, récompensée probablement par retour d’ascenseur (elle est éditrice). C’est une foire où les dés sont pipés et où les questions d’ordre littéraire sont la plupart du temps très secondaires.
Je ne crache évidemment pas sur les éditeurs : leur métier est difficile et leurs marges se réduisent, les obligeant à aller vers du rendement. C’est la course économique qui oblige à brader toute ambition artistique. Noëlle Michel et d’autres ont bien pointé le problème fondamental : il faut plus s’inquiéter du fait que les gens écrivent comme des IA que du fait que les IA écrivent comme des gens.
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Merci.
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De rien !
Réponse garantie sans IA.
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