Cela faisait très longtemps que je n’avais pas mis les pieds dans un festival ou salon du livre ; les longues études, avec enfant, puis la situation géographique y sont pour beaucoup, -il y avait néanmoins, à Bellegarde-sur-Valserine, un excellent festival de bande-dessinée. Une collègue, qui y tient un stand, m’incite à tenter celui de Mouans-Sartoux. Il s’agit, en effet, d’un des événements culturels centraux de cette région où j’habite désormais ; le fait que le centre-ville soit entièrement rendu aux piétons durant ce long week-end ajoute à l’attrait ; et, désormais, les gens connaissent Mouans-Sartoux comme “le bled de gauche de la Côte d’azur” (rejoint par Valbonne aux dernières municipales) ; tout cela crée toute une atmosphère de sympathie autour de ce moment.
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Pas grand-chose dans la programmation ne m’intéresse. Beaucoup de “têtes d’affiches” d’un côté (Espace A, “littérature”) : Guillaume Musso, Amélie Nothomb, Bernard Werber ; beaucoup de projets variés et en marge d’un autre (Espace B, “beaux-livres, poésies, littérature régionale, etc.”), mais personne que je ne connais. -Il y a aussi un Espace C (citoyen), un Espace D (jeunesse) où nous amènerons notre grande, et des rencontres autour du cinéma La Strada. Bref, nous prévoyons la journée du samedi pour flâner tranquillement.
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Tout de même, un nom m’intéresse, celui de Frédéric Boyer. Je me souviens du traducteur de Virgile et de Saint Augustin, de la direction de la collection poésie chez P.O.L. Un peu surpris par le fait qu’il ait écrit un livre intitulé Mercantour intime et dirige une maison d’édition locale. Sa présentation est d’un grand intérêt, mais je vais de surprise en surprise, et me mets à imaginer que le Frédéric Boyer que j’avais lu (et dont je ne connaissais pas le visage) avait tout plaqué pour devenir éditeur de littérature régionale. Après sa table ronde, je vais tout de même vérifier sur internet : c’était, en fait, un homonyme.
Cela m’a rappelé cette fois où j’ai mis le film Délivrance de John Boorman, que je n’avais encore jamais vu, mais dont j’avais beaucoup entendu parler. Pendant un long moment, j’ai attendu que les personnages se mettent sur le canoë pour descendre la rivière. C’est au bout d’à peu près une heure que je me suis rendu compte que je regardais en fait Providence d’Alain Resnais.
Le film de Resnais et les paroles du second Frédéric Boyer furent deux bons moments, surmontés d’étrangeté.
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Silvan Chabaud parle de littérature provençale, lit ses poèmes sur l’actualité, en provençal puis en français. Des gens du public l’interrogent en provençal, il répond en français. La discussion porte, entre autres, sur la situation écologique dans les hauteurs. L’eau, motif central de sa poésie, aussi sujet politique local et national. Il faut parler sa langue comme coule le fleuve.
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Suis étonné, d’abord, par le fait que la poésie se trouve cantonnée dans l’Espace B, espèce de fourre-tout où est mis tout ce qui n’entre pas dans la “littérature” (comprendre : livres qui se vendent bien) ou la “jeunesse”. Cela m’a rappelé l’un des numéros sur “les livres de l’année” (ce devait être en 2022) du Magazine Littéraire, où le seul livre de poésie était un “beau livre”, évidemment d’un auteur classique, et incroyablement cher. Beaucoup de beaux livres, oui.
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Entre l’Espace A et l’Espace B, une autre différence, celle de la diction des intervenants, aussi bien écrivains que modérateurs. Dans l’Espace B (pour rappel : beaux-livres, poésie, littérature régionale, bref tout ce qui intéresse moins de monde), diction moins préparée, plus syntaxiquement incorrecte ; une partie de moi était ennuyée par cela. Mais, en écoutant ce qui se disait dans l’Espace A (et, lui, était retransmis par enceintes sur toute l’allée centrale), j’ai compris que c’était plutôt un signe de vie et de sympathie : la diction des intervenants, côté “grosses ventes”, était celle des interviewés de la télévision. Les modérateurs, pourtant d’âges variés, parlaient avec la langue kitsch des influenceurs littéraires. Phrases jolies et creuses. Après un terrible enchaînement Mathias Malzieu – Gilles Kepel, c’en était trop, nous sommes partis.
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Seul éditeur de poésie se trouvant côté “Littérature”* : les Éditions Unes, que je retrouve avec plaisir. J’achète La Jérusalem d’or de Charles Reznikoff (trad. André Markowicz), Description sans domicile de Wallace Stevens (trad. Bernard Noël) et Je voulais écrire un poème de William Carlos Williams (trad. Valérie Rouzeau).
*Il y en avait peut-être d’autres et, si je ne les ai pas vus, c’est la faute de Gilles Kepel et de mon nécessaire repli pour mettre fin à mes irrépressibles grimaces à chaque fois qu’il terminait sa phrase. Anaïs, secouée des mêmes grimaces, me demande “mais c’est qui ce type ?” Je n’ai pas de réponse satisfaisante.
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Côté jeunesse, L. achète un énième tome des Royaumes de feu, on prend des albums jeunesse pour E. Je retrouve N., ma collègue qui tient un stand du côté “éducatif”. Des collègues de l’autre lycée sont à côté, les discussions s’engagent, c’est la mini-réunion syndicale, en partie poursuivie au coin fumeurs.
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C’était une belle journée.

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L’article a été d’abord écrit sur Substack, où vous pouvez me suivre par ici :