Illusions

Ouvrir les yeux des autres, leur enlever leurs illusions, ce n’est rien. Même si on y parvenait (on n’y parvient presque jamais), ce ne serait rien. Ouvrir ses propres yeux, s’enlever ses propres illusions, voilà l’activité digne de ce nom.

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Clarifier ce qui est obscur, épaissir ce qui est clair.

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Depuis un siècle, poètes et écrivains poétiques creusent non pas le fait que tout arrive par fragments, mais que tout arrive en même temps. Le flux du réel ne sépare par le bruissement de l’arbre du prix du pétrole. Le sourire de l’être aimé tombe en même temps que la bombe. Nos séparations s’effondrent, mais nos tentatives d’unification aussi bien. Je suis dans une salle de classe, fais étudier La Boétie, Discours de la servitude volontaire, pourrais en tirer, fil à fil, une prétendue totalité de notre époque ; mais, dans la seconde suivante, cette totalité aurait disparu.

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Il y a des siècles entiers dont je ne sais presque rien. Je songe aux temps lors desquels c’est notre siècle qui ne dira plus rien à personne.

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On écrira de nouvelles ballades du temps jadis :

Où êtes-vous, Céline qui remplissait les arènes,

Carla, épouse d’un président si petit,

Adèle qui se leva en criant “La honte” ?

Mais où sont les neiges d’antan ?

(Disparues avec le réchauffement ?)

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Sur l’IA, par exemple, j’ai beau lire de la littérature spécialisée, essayer de me bâtir une “culture technique”, comme disait Gilbert Simondon, c’est voué à l’échec. Simondon, entre parenthèses, défend l’idée que les intellectuels contemporains ont peur des techniques pour la simple raison qu’ils ne les comprennent pas, étant bien souvent formés littérairement et non scientifiquement/techniquement, ce qui est bien mon cas. Même en s’auto-formant, on en reste à des opinions, des éléments qui, dans la classification de Spinoza, relèvent des modes de connaissance les plus bas.

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L’une des tactiques intellectuelles, valant aussi bien pour les questions culturelles que politiques, c’est d’aller lire en priorité des textes qui ne nous attirent pas du tout. Chomsky le rappelait avec une idée simple : les gens de gauche devraient lire essentiellement la presse de droite, les gens de droite devraient lire essentiellement la presse de gauche. Aussi bien : les contempteurs de l’IA devraient lire les technophiles, les béats de l’IA devraient lire Günther Anders. Encore faut-il avoir le goût des lectures déplaisantes, mais aussi du risque : celui de voir ses illusions disparaître et de devoir reconstruire son organisation intérieure.

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Sans doute est-ce là une disposition profonde qui m’a permis d’entrer et m’a donné envie d’entrer dans le massif de la poésie contemporaine, -et l’aspect qui empêche la plupart des gens d’y entrer. L’essentiel de la poésie qui s’écrit aujourd’hui est exigeant, parce qu’il sort de l’usage courant de la langue, explore des images et des syntaxes inhabituelles, fait entrer dans un monde où repères et illusions de sens disparaissent. J’y songeais en lisant les syncopes de Laura Vazquez (dans Zéro) puis les paysages éthérés d’Esther Tellermann (dans Un versant l’autre) : oui, à l’heure de l’uniformisation (c’est toujours l’heure de l’uniformisation) et des productions écrites automatisées (que l’IA ne fait qu’approfondir), entrer dans d’autres régimes de langage est salvateur.

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“et puis, sait-on jamais, peut-être, cette fois, ramènerons-nous Eurydice” (William Carlos Williams).

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František Kupka, La Machinerie, 1928.

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Je continue de vous lire et de publier par ici, mais je tente aussi une aventure sur Substack, site sur lequel j’envisage à terme une migration plus complète. Vous pouvez donc me lire ici :

https://clementalfonsi.substack.com/profile/posts

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