Minima Moralia, 6

Le sixième aphorisme des Minima Moralia de Theodor W. Adorno contient plusieurs thèmes apparents très différents, reformulant et développant les aphorismes précédents. Néanmoins, tout ce divers est tourné vers l’injonction morale finale, à savoir celle de la pudeur, nouvelle attitude philosophique prônée par l’auteur, non dans le sens affirmation moralisatante, mais issue d’une impossibilité d’agir d’une autre manière sans accepter la barbarie et le désastre. Le propos liminaire, repris dans la fin de l’aphorisme en épanadiplose, concerne l’individu qui a conscience des torts du système, et se donc au-dessus de ce système. L’affirmation du moraliste est simple : le fait … Continuer de lire Minima Moralia, 6

Minima Moralia, 5

Le cinquième aphorisme des Minima Moralia poursuit, en prenant un autre angle d’attaque, la déconstruction de la « bienveillance » dans la vie courante. On pourrait d’abord penser à l’adage qu’on enseigne aux enfants : ce ne sont pas ceux qui sourient le plus qui vous veulent le plus de bien ; mais c’est plus profond : sourire, insister sur les joies de l’existence, c’est déjà se détourner des violences du monde contemporain, des souffrants, des écrasés. Une interprétation rassurante est la contextualisation historique : Adorno écrit ceci en 1944. Être joyeux à ce moment-là est plutôt malvenu. Les auteurs qui écrivirent sur la beauté … Continuer de lire Minima Moralia, 5

Minima Moralia, 4

Le quatrième aphorisme des Minima Moralia, plus court que les précédents, est construit en deux parties, comme souvent chez Adorno. Ce ne sont pas des parties séparées (il y a, comme toujours, un seul paragraphe), mais un fait anecdotique qui débouche sur une idée morale plus générale, sans que les deux soient nettement séparés : le passage se fait sans qu’on y songe. Il y a d’abord l’anecdote sur la nécrologie d’un homme d’affaires, loué pour sa « largeur de vues en matière morale ». Le moraliste débusque l’entourloupe : c’est une manière subtile de notifier l’absence de sens moral du défunt. Néanmoins, si … Continuer de lire Minima Moralia, 4

Minima Moralia, 3

Le troisième aphorisme des Minima Moralia compte parmi les plus importants pour moi. La forme du recueil d’aphorisme invite à la fois à hiérarchiser les passages qu’on préfère, la forme non systématique le permet ; pourtant, cette forme existe justement pour qu’il n’y ait pas de hiérarchie, que tous les propos soient placés sur le même plan. Le risque est de piocher tel ou tel fragment, de ne s’intéresser qu’à un thème dans l’œuvre d’un aphoriste, négliger le reste, et s’amener vers des erreurs d’interprétation : les erreurs plus dramatiques ont concerné Nietzsche, mais Adorno pourrait subir le même sort. … Continuer de lire Minima Moralia, 3

Minima Moralia, 2

Le deuxième aphorisme des Minima Moralia de Theodor W. Adorno se centre sur le thème de la famille. Cela poursuit, nuance et développe une idée du premier aphorisme : Adorno avait alors présenté un personnage conceptuel, « l’intellectuel issu d’une famille aisée », qui s’est séparé des valeurs familiales bourgeoises. Le moraliste continue de haïr ces valeurs bourgeoises, mais il place cette haine dans un cadre sans naïveté ni innocente : il montre que cette séparation a elle aussi ses racines négatives, sa réintégration dans l’ordre d’un système de contrôle mutilant. Il y a en vérité trois moments dans cet aphorisme. Tout … Continuer de lire Minima Moralia, 2

Minima Moralia, 1

Dans le premier aphorisme de ses Minima Moralia, Theodor W. Adorno s’intéresse à la figure de l’intellectuel issu de la bourgeoisie. Il pense évidemment à lui-même, et les derniers paragraphes de sa préface ne s’en cachent pas, mais le « je » est absent de l’aphorisme, si bien que l’expérience personnelle est ici déplacée vers la réflexion générale. Continuer de lire Minima Moralia, 1

Dans tous les sens (2)

Deleuze nous apprend qu’on peut lire la philosophie comme un roman, dont les personnages seraient les concepts. J’ai toujours lu ainsi la philosophie, avant même de lire Deleuze, et c’est pourquoi j’ai été scolairement très mauvais en philosophie. Cette idée récente d’une philosophie comme roman (Deleuze), ou d’une philosophie comme poésie (Nietzsche), m’a infusé dans le mauvais sens : je n’écrivais ni roman ni poésie, seulement un gloubi-boulga où des concepts mal saisis s’étalaient partout. Les avant-gardes avaient fait exploser les genres et les rythmes ; je n’avais plus rien à faire exploser ; j’étais explosé, sans talent, seulement par … Continuer de lire Dans tous les sens (2)