La forme d’un fleuve

à Yves di Manno, en hommage

1. Objectif subjectif.

Dans tous les arts nous cherchons d’abord un tempérament, une personnalité, un point de vue sur le monde. Nous avons beau nous persuader que nous devons entrer dans une dimension autre, objective, purement stylistique ou formelle, même les objets donnés apparemment sans subjectivité contiennent un découpage, un choix, une vision spécifique. Notre souci, c’est que nous avons soupé aussi bien du romantisme que l’académisme, des états d’âme que des contraintes. Beaucoup ont tenté d’échapper à cette dichotomie, particulièrement avec l’injonction à être moderne, nouveau, ou alors celle à changer la vie, ou du moins le regard sur la vie. Beaucoup ont abandonné, voire décrété que la fin de leur inspiration personnelle signifiait la fin de l’art en général.


2. Positionnement.

Quand je raconte à mes proches mes rituelles balades au bord du Rhône avec mes filles, j’appelle souvent le mince territoire aménagé pour s’y promener ma risible Riviera. Nous y allons parce qu’il n’y a pas d’autre endroit : c’est le seul lieu proche de notre appartement où l’air ne soit pas radicalement pollué par les voitures qui passent continuellement dans cette « ville porte », ainsi que la nomme un panneau à l’entrée de l’agglomération. La balade fait vingt minutes aller-retour. Il y a deux squares où s’arrête parfois mon aînée. Au bout, une cascade ombragée. Le lieu est souvent animé, ce qui intéresse ma cadette, qui autrement se lasse vite des marches en poussette. Un pont passe sur la Valserine, c’est l’estuaire où cette rivière rejoint le Rhône.

3. Ouvertures.

L’outil le plus commun de l’art moderne puis contemporain a été l’ironie. L’art prend de la distance avec le monde, puis avec son art lui-même. Cette ironie n’est pas nécessairement amusante, bien souvent elle a même plutôt été effroyablement sombre, miroir du siècle effroyablement sombre qui s’écoulait. D’autres ouvertures se sont présentées : les ruptures de syntaxe, la polyphonie, le travail sur le matériau de base (mots, pages, livres ; couleurs, lignes, points). Dans tous ces domaines, William Carlos Williams plane en figure surplombante, d’abord avec Le Printemps et le reste, puis avec Paterson.

4. Scène d’automne.

Sur le banc devant le square. Pas d’enfants aujourd’hui : ce sont les vacances et l’heure du repas. On entend distinctement les différentes espèces d’oiseaux qui parsèment les arbres d’un bord et de l’autre. Je ne sais pas les reconnaître. Plus loin résonne l’éternel bruit des moteurs sur le viaduc autoroutier qui surplombe la ville et le fleuve. Des gens passent, parlant tantôt en arabe et tantôt dans une langue slave qui je ne parviens pas à identifier clairement. Un épicéa et, sur l’autre rive, un saule pleureur. Je lis Le Temple de l’aube de Yukio Mishima ; il est actuellement question de transmigration des âmes et des problèmes logiques qui se sont historiquement posés dans les sectes bouddhistes pour expliquer ce concept. De ce côté-ci de la ville (celui qui mène vers le pays genevois), les façades sont moins décrépites. 

5. Le fleuve.

Un fleuve ne peut être un miroir. Rien qu’en disant « le fleuve », on entend Héraclite, et à sa suite un puits sans fond de réflexions millénaires. Déjà on est perdu dans le labyrinthe, on ne se trouve plus ce fleuve, ses teintes vertes, la forêt mixte qui le borde d’un côté, les barres d’immeuble de l’autre, ce banc, ce lampadaire, cette lumière.

6. Scène d’automne.

Le cerisier acide perd ses feuilles jaunies. Elles viennent se mêler aux buissons, parsèment les graviers puis, sous le vent, volent vers la surface de l’eau, où le courant les mènera, éclatées en morceaux indiscernables, jusqu’à la Méditerranée. 

7. Un poème de début 2022.

L’année 2022 commence : un pont jeté sur le vide.

Perdurent froid télé ombres instagram et Emmanuel Macron.

La poésie coincée entre Jean-Pierre Siméon et Dominique Fourcade,

les poèmes épars ici et là, fragments comme au début de l’écriture.

2022 m’apportera des fleurs car je plante des fleurs.

Files d’attente devant le laboratoire d’analyse – élèves

absents – cinquième vague de la covid.

Je regarde la neige sur les collines après avoir

laissé tomber le dernier Houellebecq.

Et pourquoi pourquoi encore des poèmes ?

Ou alors : pourquoi pourquoi encore le monde ?

Ou alors : pourquoi encore pourquoi ?

Un lyrisme décharné ou des mots déchirés,

délire d’esthète ou supplément d’âme publicitaire,

discours contre discours mais discours quand même,

les mots tournant sur eux-mêmes en comptant les syllabes,

ou en faisant semblant.

Métaphores ou pas, sonorités ou pas,

Vers libres ou comptés, alexandrins ou pas.

Rien qu’un souffle, une buée dans l’hiver,

quand je marche au bord du Rhône sur lequel

flotte une nappe de fioul.

C’est la nuit, une nuit dans la poésie.

Demain dès l’aube j’irai dans ma Dacia

Sandero au boulot et en chanson…

J’ouvre le livre d’images et vois

l’apocalypse selon Jérôme Bosch :

même foule que dans ma rue, mêmes

visages étranges, folies contenues, mais

palpables dans l’air – comme une chape

de plomb tombée comme un rapport du GIEC.

Peut-être m’y ferai-je, peut-être s’effondrer

a-t-il des vertus nouvellement poétiques ;

peut-être affronter est-il encore possible.

Je m’effondre donc chante – et plante des fleurs.

1-10 janvier 2022.

8. Obsessions.

Passant sous les saules pleureurs me reviennent des pensées qui m’obsédèrent d’autres fois, lors du même passage. Une foule indistincte et fuyante. Le moment de passage le plus intense fut au printemps, c’est-à-dire au cœur des élections dernières. Les trois saules me font l’effet de Jean-Luc Mélenchon, Emmanuel Macron et Marine Le Pen, avec en-dessous les petits candidats sous forme de buissons malingres. J’étais obsédé par la politique et écrasé de travail. Il y avait la question écologique. Il y avait la relecture de la poésie contemporaine française par Yves di Manno. Il y avait les livres de László Krasznahorkai. Il y avait la petite voix grinçante : « vingt-six ans et toujours rien publié », puis « vingt-sept ans et toujours rien publié », et désormais « vingt-huit ans et toujours rien publié ».

9. Méthode.

Prendre son cahier, marcher dans la rue, s’arrêter et noter des croquis, faire cela pendant des dizaines d’heures, de la poésie sans cesse, comme Van Gogh avec sa peinture, c’est le seul moyen, le seul moyen pour progresser, pour rendre compte des objets, de leur réalité et des sensations dans nos regards les voyant, on doit se consumer pour son art ou alors entrer en inanité, chaque instant doit tendre vers un poème, devenir image ou rythme, pensée ou syllabe, il faut rendre compte du livre d’images, tant d’images et tant de paroles, tant de visages et tant de temps consumé, de l’arbre au supermarché, du Rhône au réverbère, du saule pleureur à la cascade, sans métaphore superflue, mais sans s’en refuser, rien que l’écoulement, le flottement des mots dans l’air, comme un long plan-séquence saccadé, s’approprier tous les mouvements, respirer, souffler, respirer, souffler, laisser le monde expirer.

10. Un poème du printemps 2022.

tu voulais commencer comme ça

répondre à Louis Zukofsky et William Carlos Williams

leur parler comme ça

de la fenêtre en face et de

Gilles Deleuze qu’ils n’ont pu connaître et qui n’a pas

parlé d’eux      tu voulais parler

d’écosocialisme en regard de leurs engagements

du devenir historique lié à la crise écologique

et tous ces problèmes  quotidiens perpétuels

            les élections les intéressaient

comme les fenêtres et les bancs

mais sans doute cette adresse au-dessus

de l’Atlantique et des ans avaient un vieux

fond de romantisme (tous les postmodernes

sont des romantiques) mais qu’importe

il fallait entamer une conversation

Anaïs me dit qu’il ne faut pas mettre

le nom d’Emmanuel Macron dans un

poème (« c’est déjà dur de le supporter en

vrai    on n’a pas envie de le supporter en

plus dans un poème »)

je suis bien d’accord

dans huit jours nous allons décider qui

va décider à notre place

c’est un beau spectacle

je marche dans la rue il y a la neige sur le Jura

un homme en costume de marin et cet homme

je voudrais le décrire à William et à Louis

ces trains qui passent sur le Rhône

ces voitures qui font des tours dans la

ville   « ville-porte » comme dit le panneau

ville moyenne au bout de la France nulle

part aucun lieu un Bellegarde parmi d’autres

comme on se réveille parfois

comme on veut faire « table rase »

sans bien savoir ce que cela signifie

comme on prend une bifurcation

comme ça par simple impulsion

2 avril 2022

11. Passer l’hiver.

Le brouillard s’installe. Les soirs fraîchissent. Les montres passent à l’heure d’hiver. A l’automne 1962, Sylvia Plath écrivait le poème « Passer l’hiver », pour une saison qu’elle ne passa pas. Du 1er novembre au 31 mars, les mois ingrats, avec l’éclaircie de fin décembre et début janvier. Jacques Réda, dans le premier texte des Ruines de Paris, classe ainsi les mois ingrats : février, mars, novembre. Les statistiques du suicide montrent une explosion en novembre et en février. Quand il neige, les bords du Rhône sont inaccessibles avec une poussette. Les promenades se feront dans le salon, entre les livres.

Une réflexion sur “La forme d’un fleuve

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