Poésie du dimanche, 35.
Les portes d’entrée dans un livre de poésie sont multiples. La maison du poème est ouverte à tous les vents. Bien sûr, je connais désormais bien l’œuvre de Pierre Vinclair, et j’ai suivi les éditions Épousées par l’écorce depuis presque le commencement : aussi, mon entrée se fait-elle facilement et je m’installe sans vergogne dans le séjour du poème (le canapé est très agréable). Mais, pour avoir testé sur mon beau-père, qui ne lit pas de poésie contemporaine, je dirai qu’on peut entrer aisément dans ce livre double, La Décize / Peinture à l’eau du Rhône, textes de Pierre Vinclair et aquarelles de Jérémy Cheval. On peut entrer aisément, d’abord grâce aux aquarelles, qui ont la beauté des estampes et représentent des paysages rhodaniens. N’importe qui ouvrant le livre s’exclamera « c’est beau », et peu importe le vague qu’on met sous cette interjection sans concept.
Les poèmes de Pierre Vinclair eux aussi commencent comme des estampes. L’injonction du premier vers, « Regarde », qui rappelle par ailleurs Yves Bonnefoy, traverse tout le livre, sans le limiter. Il s’agit d’apprendre à voir le Rhône, plus largement d’apprendre ou réapprendre à voir les paysages. L’art en général et la poésie en particulier sont une école de l’attention, entre autres choses. Cependant, les scènes mises en place par Vinclair (« La nuit / les ordinateurs sont éteints / l’écran du ciel s’allume ») sont suivies de décollements méditatifs (« pour une syntaxe / de moins-que-signes / liquide ») : regard et pensée ne sont pas distincts, on le sait au moins depuis la phénoménologie. De même, les paysages de Jérémy Cheval sont entourés de tâches, de zones floues.
Bien sûr, avec la poésie de Vinclair, d’autres portes nécessitent d’être franchies :
1° La versification mérite qu’on s’y arrête. Les vers sont comptés, les contraintes sont variées, fluent comme l’eau du Rhône. Ainsi page 15 : quatre quatrains, premier vers de 10 syllabes, deuxième de 8 syllabes, troisième de 6 syllabes, quatrième de 4 syllabes. Il y a des proses comptés, une vaste hétérométrie : contrainte et variation.
2° Le poème fait unité sur la page et se présente donc d’abord de manière visuelle. Les écarts en début de vers peuvent mimer tantôt l’écoulement de l’eau, tantôt le passage du regard sur le paysage. Il s’agit aussi de faire pendant aux aquarelles, elles aussi unifiées sur la page. Un changement typographique apparaît au-milieu du livre, pour que lignes ou vers soient justifiés. Après une double page d’aquarelles, on revient à des proses comptées (sans doute des « marigots », ces proses de 1 000 signes qu’affectionne Pierre Vinclair, mais je n’ai pas poussé le vice jusqu’à compter).
Ces points pourraient être étendus pendant des pages et des pages, mais cela relèverait d’un travail universitaire, -et j’ai déjà donné beaucoup d’éléments épars sur ces questions dans mes articles, déjà nombreux, consacrés à l’œuvre de Pierre Vinclair. De même, un travail d’ampleur sur la question de « l’écopoésie » mériterait d’être mené à niveau universitaire. De nombreux articles existent déjà, mais visiblement pas de thèse.
Le décalage se fait aussi par la figure de l’hypallage (qui consiste à déplacer sur un autre mot une expression -souvent un adjectif- qui allait normalement avec un autre mot de la phrase) : « Une ultime centrale / veut pomper hydro-électrique / le vingtième siècle. » (« hydroélectrique » se rattache à « centrale » mais se retrouve syntaxiquement à une autre place). Là aussi, on peut le lire de façons complémentaires : moyen d’insister sur la versification, moyen de mimer le passage, moyen d’insister sur la rupture qu’entraîne la centrale sur le fleuve (coucou Heidegger).
Des textes comme ceux des pages 38 et 39 vont quant à eux nous interroger sur notre propre regard sur le fleuve. « D’autres scènes ont lieu à Bellegarde et Culoz, Lyon, Vienne, Valence entre les villes », et je pourrais m’étendre sur mes regards sur le Rhône dans ces villes-ci, en ajoutant Seyssel où le Rhône me paraît contenir le plus de profondeur et de complexité, du fait de la beauté du lieu et de la présence de l’énorme barrage où est écrit « Le Rhône au service de la Nation ». Il faudra aussi méditer sur l’insignifiance du Rhône à Belley. Le but d’un livre n’est pas le commentaire, mais la reprise : que chacun sorte ses pinceaux ou son stylo ou quoi que ce soit pour mettre en forme (ou pas) le passage du fleuve.
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Pour approfondir, sur l’œuvre de Pierre Vinclair :
Et ma déjà ancienne proposition sur le Rhône à Bellegarde-sur-Valserine :