Mi-septembre en attendant

Voulu écrire une chronique de « poésie du dimanche » sur Cassandre à bout portant de Sandra Moussempès, mais toutes mes notes prises répétaient des éléments déjà dits dans mes deux précédentes chroniques consacrées à cette poétesse. Voulu écrire une chronique itou sur Tout se tient de Stéphane Bouquet mais, comme dans mes précédentes réflexions sur ce poète, je bloquais sur la question de l’érotisme gay, central dans son œuvre, et dont je ne sais pas quoi dire. Parler, comme je l’avais fait pour Un Peuple, uniquement de questions poétiques, en passant très rapidement sur le contenu thématique, me paraîtrait pour ce livre-ci une trahison du propos. Double-pince : c’est un peu con/coincé d’avoir un blocage sur l’érotisme gay, mais en même je ne me sens pas légitime pour parler de cette question à la place des concernés (ce que j’en dirais ne serait-il pas une forme d’appropriation ? je crois, en tout cas, que mes potes gays auraient un haussement de sourcils si je me mettais à traiter du sujet). Repris un fichier dans lequel je note en vrac des éléments de journal, la plupart mal écrits mais posés seulement pour éclaircir un peu les divers éléments factuels qui s’amoncellent dans l’existence. Ce matin, je dis à Anaïs que je me sens en pleine apocalypse cognitive : trop d’éléments -professionnels, domestiques, urbains, langagiers, numériques, politiques- qui viennent sans syntaxe dans les synapses. Devrais avancer dans ceci, devrais avancer dans cela. Toute la semaine précédente s’est pourtant, dans l’ensemble, excellemment passée. Lundi après-midi dernier : cours difficile car quatre heures de suite en classe entière en changeant de salle à chaque fois, et me suis rendu compte que mes polycopiés étaient mal fichus, ai dû en partie improviser. Hier après-midi : fatigue profonde d’un seul coup. Le reste du temps, soleil radieux. Donc, sur sept jours, six jours excellents, seulement deux demi-journées difficiles ; la statistique est formidable, mais le cerveau fonctionne de telle manière qu’on retient les éléments négatifs d’une semaine plus violemment que les positifs. Sorti des encombrants, rangé les derniers objets en vrac de l’appartement suite au déménagement, écouté Martha Argerich, Maria João Pires, Yuja Wang. Nous regardons, avec Lelia, les quatre épisodes de la nouvelle série Malcolm. Premier épisode excellent, très prometteur, puis les trois suivants tombent dans les travers de la majorité des séries comiques : longs passages gouleyants et mignons. La réussite de la série venait justement de ce que ces passages où s’exprimait l’amour familial étaient toujours coupés par l’humour et l’absurde, pas un moment de plat ne venait couper les ressorts comiques, sauf si c’était justement pour renforcer un ressort comique à venir suite au redoux. Au fond d’une vieille playlist je me rends compte, presque une minute après le début de la chanson, que j’entends la voix de Bertrand Cantat : « J’y pense encore, j’y pense. » Et je me dis : oui, j’y pense encore, j’y pense très souvent, le meurtre de Marie Trintignant, le suicide de Krisztina Rády, pourtant cela fait des années que je n’avais pas entendu la voix de Bertrand Cantat, que pourtant j’avais tant écouté dans ma jeunesse, et le fait qu’on ne puisse plus écouter ses chansons sans y penser me paraît une circonstance aggravante pour son cas : on pourrait apprécier ses chansons, dire aux gens de les écouter, mais on ne peut plus, parce qu’il a commis ses saloperies. Le même trouble il y a des années, en sortant du cinéma Le Champollion, à Paris, après avoir vu Chinatown de Polanski : je ne peux pas aller voir les gens pour leur dire de voir ce film, ni exprimer d’enthousiasme, parce que c’est un film de Polanski, et cela devrait être ajouté comme circonstance aggravante lors des procès de Polanski : à cause de vos saloperies, les gens ne peuvent plus apprécier vos œuvres, ça mérite la prison, c’est tout. Mon ami M. dit un jour : « Vivement qu’ils soient morts, qu’on puisse de nouveau apprécier leurs œuvres. » Comme toujours, écrivant sur ce genre d’artistes, la question : publier ? pas publier ? Publier c’est le risque des interminables débats bons pour journalistes du Monde sur « l’homme et l’œuvre », « séparer l’homme et l’artiste », mais surtout le problème affectif de ces débats : j’ai renoncé à y intervenir, car tout le monde y parle avec son instinct (de fan, de victime, d’agresseur), personne avec sa réflexion, parce qu’en vérité ce sont des débats qui en appellent à l’instinct plutôt qu’à la réflexion, il faut l’accepter, et donc arrêter de débattre. On peut juste faire état de ses pensées et sentiments et, si quelqu’un vous dit que ces pensées et sentiments sont nuls à chier, vous n’aurez qu’à dire que c’était votre flux de penser et que vous l’avez rendu sans jugement, -c’est l’avantage de la littérature. Je songe que si je lisais ces lignes chez quelqu’un d’autre, une partie de moi se dirait probablement « l’auteur de ces lignes est confus », tandis qu’une autre partie dirait ensuite « cela signifie qu’il ne tient pas un discours tout fait, la confusion est plutôt bon signe dans ce monde d’idéologies lisses », puis une autre dirait que c’est une pirouette un peu facile, puis une autre dirait, etc. Il fait moins chaud, la vue sur le paysage est dégagée, à cinq kilomètres de ma fenêtre la mer est bleue. Je lis La Route de Cormac McCarthy, sans plaisir je dois l’avouer. Lu plusieurs excellentes bandes dessinées, fait le point sur SensCritique à propos de mon appréciation des œuvres sorties depuis 2020 et le constat est simple : les deux domaines qui m’ont fait le plus plaisir sont la poésie et la bande dessinée. Des romans corrects, des films corrects, mais à part les derniers Krasznahorkai et The Brutalist, rien qui m’ait réellement transporté. Concernant les séries, litanie de choses moyennes ou mauvaises. De même pour les essais, de même pour les albums. Songeais à redonner mon avis sur l’intelligence artificielle, suite à la résolution des équations de Navier-Stokes puis aux propos de Jacob Coxon sur le fait que l’IA pourrait détruire l’humanité avant la fin de la décennie, mais j’en arrive déjà à mille mots pour cet article, m’indique la boîte déroulante à droite, donc il vaut mieux m’arrêter.

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