« Vie intérieure »

Bernardo Soares n’est pas exactement Fernando Pessoa. Beaucoup de critiques et internautes, pour parler du narrateur du Livre de l’intranquillité, parlent de Fernando Pessoa, oblitérant une dimension du livre. De même, on parle encore de « Marcel » pour le narrateur d’À la recherche du temps perdu, absurdement : Proust a chassé toutes les références à son nom dans les livres publiés, en a simplement laissé deux dans La Prisonnière, non par volonté, mais parce qu’il est mort avant de pouvoir relire les épreuves. L’édition Christian Bourgois de « l’autobiographie sans événements » me paraît très satisfaisante (n’étant pas spécialiste de Pessoa, cet avis a peu d’importance), mais je suis surpris par les notes de bas de pages qui indiquent « À la mort de sa mère (…) Pessoa avait en réalité trente-sept ans » et autres précisions qui font comme si Soares devait être Pessoa, qu’il n’y avait que quelques menus détails changés entre leurs deux biographies qui auraient dû être peu ou prou les mêmes.

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Dans la section 36 (p. 69-70 de la réédition de cette année), Bernardo Soares revient sur un thème qui traverse l’œuvre : l’enveloppe extérieure des petits employés, des « hommes de la rue », de tous ces fantômes de bureau, de bars et de trottoirs. Il y a ce vertige : nous sommes nous-mêmes un enveloppe extérieure, un « homme de la rue », un fantôme de bureau, de bar et de trottoir. Le Livre de l’intranquillité traverse ce trouble, est le chef-d’œuvre de ce trouble qui me traverse et qui doit traverser, je suppose, tous ceux qui l’ont apprécié : nous avons une vie intérieure riche, ou qui nous semble telle, mais personne n’en sait rien. Si ça se trouve, les passants ont eux aussi une vie intérieure riche, mais nous n’en savons rien, car ils ont les mêmes paroles fades et les mêmes attitudes normées que les autres, qui sont aussi nos attitudes. L’enfer du solipsisme, probablement, -mais l’enfer serait bien plus grand si nous avions accès aux pensées des autres.

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Bernardo Soares ne cherche pas le dialogue, le contact, la découverte (toujours certes partielle) des bribes de vie intérieure des autres. Il est entouré d’employés qui visiblement ne connaissent pas une telle vie, du moins aucun éclat ne vient troubler leur apparente uniformité. Pessoa, lui, était bien inséré dans le milieu littéraire de son temps ; il n’a certes pas eu un grand succès, plutôt une reconnaissance semblable à celle des poètes actuels qui publient chez de petits éditeurs et font de petits tirages, c’est-à-dire au moins une reconnaissance par des pairs, ce qui n’est pas rien. Cent lecteurs de qualité, cela suffit largement à quiconque s’occupe d’écriture. Bernardo Soares tire l’isolement à l’extrême, il ne publie pas ni n’a de lecteurs, ni même vraiment d’amis. [Ces quelques paragraphes commentent le début du livre, un peu au fil de l’eau ; je m’excuse par avance si des éléments dans la suite du livre viennent contredire ce propos, auquel cas je transformerai par la suite.]

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À partir de quel moment peut-on supposer qu’un autre a une vie intérieure riche ? Seulement par quelques mots, quelques phrases, et encore peuvent-ils être trompeurs. Les littéraires ont tendance à trouver que les gens qui lisent ont plus de vie intérieure, mais ce n’est pas une vérité absolue. J’ai connu des amis sans lecture bien plus profonds que mes amis lettrés. Seulement, l’écrit est ce qui détient le plus de vigueur et d’efficacité pour témoigner des expériences intérieures. Les romantiques avaient une manière de répondre à ce problème : il fallait avoir l’air profond. Dans les romans de Balzac, le personnage « romantique » est toujours perçu comme tel par le reste des présents : il y a un certain regard dans le vague, une certaine manière de se coiffer faussement négligée, une certaine préciosité dans le langage. Ce qu’on appelle aujourd’hui : être un pseudo-poète.

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On a tendance à considérer bien trop vite la vie intérieure des autres comme vide. Forme d’orgueil mal placé : j’ai une vie intérieure, moi, contrairement aux autres. À l’inverse, quand on présuppose naïvement aux autres une grande vie intérieure, on est souvent ensuite très déçu par leur conversation, qui en fait rarement état. Il faut une amitié solide et durable pour que des éclats réels puissent apparaître.

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« Vie intérieure », « expérience intérieure », cela ne veut rien dire, on n’en fait pas une analyse qui puisse être logique ou rationnelle. Inquantifiable, comme tout ce qui importe. Incompréhensible, comme tout ce qui a du sens. On ne peut observer le monde extérieur que par des données factuelles, qui peuvent avoir une portée scientifique ; c’est pourquoi le monde extérieur ne satisfait pas grand-monde. Même les matérialistes et les scientistes chassent tout l’irrationnel dans l’analyse du monde extérieur, mais ne peuvent rien dire de cette vie intérieure. Même quand on aura analysé le fonctionnement complet du cerveau, on ne sera qu’au seuil de nos pensées véritables.

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En lisant Bernardo Soares, reste donc un autre vertige : ce qu’il a écrit est peut-être très en-dessous de ce qu’il a senti. C’est pourquoi beaucoup des personnes qui ont eu une vie intérieure riche, les mystiques en particulier, n’ont pas écrit, ont fait du silence la vertu suprême. Le monde est superficiel, les mots sont superficiels, ne reste plus qu’un pas pour avoir le sentiment que la vie intérieure, elle aussi, est superficielle. Si tout l’est, rien ne l’est, donc on repart dans l’autre sens. Again and again, mais e mais.

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